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9 juillet 2012 1 09 /07 /juillet /2012 10:10

Elle est jeune, grande, longue, vive,  a les cheveux  coupés en brosse.  Assise à l’unique guichet disponible, à la banque, elle porte un jean et une veste en jean. Ses lunettes sont larges, à tour blanc. On imagine une fille dynamique, dans le vent, pressée. On a tort.

Elle : Comment faire ?

L’employée : Pour profiter au mieux de vos intérêts, il faut retirer l’argent de votre ancien compte le seize et le déposer sur le nouveau ce même jour.

Elle : Alors il faut retirer de l’argent. Si j’y vais demain et que je le dépose le dix-sept, ça ira ?

L’employée : Non, il faut effectuer les deux opérations le seize.

Elle : Oui mais je travaille à Saint Lazare et mon autre compte est encore plus loin, ce sera difficile !

L’employée, imperturbable : Faites un virement !

Elle, qui s’agite sur son siège : Ce n’est pas ce que m’a dit Mr V. il m’a parlé d’une autre opération !

L’employée, voix sifflante de cocotte -minute : Mr V. est en vacances jusqu’à la fin du mois.

 

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Nous, autres clients, assis plus loin contre la baie vitrée, cuisons gentiment au soleil de quatorze heures. Un monsieur frappe le sol de la pointe de son mocassin. J’interprète son langage, mayday,  mayday,  je ne sais pas s’il connait le morse mais il appelle au secours. Un autre a les fesses tout contre le bord du siège, prêt à bondir. Il se contient et pose ses deux coudes sur ses genoux, se tient  la tête entre les mains. Evoque-t-il  Dieu ou Satan ? Je dévisage la fille au guichet qui gère son match. L’autre  lance des balles  comme armée d’une raquette sur un court de tennis. Un vrai travail de banquier que de relancer ! Suivre le trajet, smasher, gagner la partie. J’entends le pas précipité des petits ramasseurs…Pardon, c’est mon voisin qui piaffe toujours.

Elle : Oui je sais. Il rentre quand, le 28 ? Alors, il faut que je retire mon argent ?  Oh c’est compliqué ! Et je ne veux pas faire attendre les gens.

Elle coule un regard «  je m’excuse, bientôt fini, mais j’en ai pour un moment encore » dans notre direction.

Elle : Vous dites que pour profiter au mieux de mes intérêts, il faut… Bon je vais rappeler, mais je veux tomber sur quelqu’un qui connaisse mon dossier... Parce que sinon, il  faut que je raconte toute mon histoire à nouveau.

L’employée, extrêmement attentive, fronçant les sourcils et croisant les mains : Eh bien il y a Mr V. et Mme D.

Elle : Oui mais vous dîtes qu’il est en vacances ! Mme D. alors, ça s’écrit comment ? Si je l’appelle, elle saura ? Parce que c’est compliqué ! Bon vous dîtes Mme D. alors….

Elle nous toise de nouveau, se dandine sur son siège, se lève, se rassied. Un gros cabas leste  ses pieds. Elle s’en saisit, se relève franchement cette fois, au revoir, se dirige vers la porte, en sautillant. C’est qu’elle est pressée ! On n’avait pas tout à fait tort finalement. Les mêmes pas sautillants la ramènent vers le guichet tandis qu’un autre client, vient de prendre le siège. Il a le soulagement coincé dans le gosier.

Elle, un peu contrite, juste ce qu’il faut, pas trop : Vous m’avez donné un reçu pour le chèque que j’ai déposé tout à l’heure ?

L’employée, une main sur la bouche : A oui, excusez-moi !

Elle, magnanime : Ce n’est pas grave vous avez tellement de choses en tête !

Elle s'en va tête haute, sûre d'elle et de son importance.

 

 

 

 

 

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1 juillet 2012 7 01 /07 /juillet /2012 10:00

 

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Elle m’a dit ce matin : « tu es bien belle aujourd’hui, tu as pris un amant ou une maîtresse ? » Elle m’a dit cela pour rire évidemment, avec sa gouaille et son franc parler. Elle a ajouté : remarque, j’te drague pas, à soixante balais, j’ai passé l’âge. Elle, c’est une de mes clientes à l’allure de baba cool, jupe de gitane, boucles d’oreilles surdimensionnées  et bagues assorties. Elle incarne l’est parisien et la banlieue à folklore. Ma banlieue. Elle jette ses mots comme des pièces sur le comptoir, ils cognent et se puis se posent. Il n’y a qu’à les ramasser et  les entasser dans les compartiments de la caisse enregistreuse. Elle lance des « ma belle, tu me connais, j’vais pas t’embêter ». Elle précise : « Prépare mon ordonnance, j’viendrai la chercher après la messe ». Elle me vante son site de brocante sur internet, me raconte sa passion pour les boutons anciens. Sait qu’elle accapare l’attention, les clients piaffent derrière elle. Alors elle se déplace, jette un œil sur les rayons, ou feuillette une revue mise à la disposition de la clientèle. Puis quand la pharmacie se vide, elle revient, l’œil pétille et la langue se déroule : « Alors dis-moi, tu sais bien que je n’aime pas vouvoyer les gens, qu’est-ce que tu caches ? Depuis le temps que t’es mariée, t’as besoin d’un petit extra ? ». Son rire est franc, tonitruant, malicieux. Lorsqu’elle s’en va, on a l’impression qu’un petit diablotin tout rouge la suit, portant une fourche avec des caoutchoucs sur les dents, pour ne blesser personne.

 

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Comment dire ? Elle a égayé ma journée et celle de mes collaboratrices qui vont me mettre en boite, a apporté sa fraîcheur, son aisance, sa bonne humeur. La prochaine fois elle me racontera ses filles, étudiantes brillantes, parlera de son compagnon musulman, et me taquinera de nouveau. Elle est un exemple de partage, de tolérance, d’intelligence.  Est-ce si difficile ?

 

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17 juin 2012 7 17 /06 /juin /2012 10:00

 

 

Le casse-tête cette semaine chez Sherry est : siège.

 

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D’ici on ne voit que lui, échoué près du grillage. Personne n’a envie de s’asseoir sur ce banc qui semble froid, lisse et dur  en hiver, brûlant et râpeux l’été. Les amants s’y arrêtent pour un baiser furtif mais ne s’y attardent pas. Comme s’ils devinaient que je veille. Ce banc n’a pas besoin d’attouchements, et se passe de démonstrations de tendresse. Ma présence, ma jalousie en découragent plus d’un. A moins que ce ne soit la courbure de mes hanches, et la manière dont je bombe le ventre. Ou le mouvement de mes jambes pleines et lascives. Mon port de tête  peut-être, fier altier, légèrement incliné, mon regard soumis. Ce banc est mon siège. Je l’aime et il m’appartient. C’est une brûlure, une histoire impossible, un sentiment éternel. Comme deux étudiants, chacun à une extrémité de l’amphi, se mangent des yeux et en oublient de noter le cours. Comme un petit poisson, un petit oiseau, s’aimant d’amour tendre et ne sachant guère s’y prendre.

Il y a ce message chuchoté par le vent et qui nous lie. Qui incommode les curieux. Ceux qui osent s'installer, se bouchent les oreilles, rajustent leurs écharpes l’hiver, et éternuent au soleil, l’été. Il y a la lumière des petits matins, quand le jardin est désert. Un brouillard plane sur la ville et nous enveloppe dans son écorce de coton, adoucit nos contours qu’il rend laiteux, opalescents. C’est l’unique instant où nos peaux de pierre sont en contact, où s’ébauche une caresse entre nous.

 

Certains y calent une fesse pour téléphoner, l’œil collé à la montre. Lire une annonce dans  le journal, dévorer un croissant ou un sandwich, se poser essoufflé, rajuster le pantalon d’un enfant joueur.  Ils  ne s’enracinent pas. Ce siège n’incite ni à la rêverie ni à la confidence. Il éjecte. Et  ressemble à un passant  qu’une foule agacée aurait porté dans son flot puis déposé là, comme une barque ensablée.  A la merci de mon regard.

 

Clin d’œil à l’exposition Eugène Atget, photographe, 1857-1927, au Musée Carnavalet à Paris. Photo : Cassandre, par le sculpteur André Millet, jardin des Tuileries, 1er arr., 1911.

 

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13 juin 2012 3 13 /06 /juin /2012 10:00

 

 

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"S'enfuir" est la consigne de Suzâme, et j'ai spontanément pensé à Greta Garbo. S'enfuir, c'est:

 

Refuser de vieillir, dans le cœur du public

Demeurer une idole. Au succès, hermétique,

Aux honneurs, peu sensible. Un choix plutôt drastique,

Un parcours éphémère, une destinée  magique.

 

Résister aux sirènes, à leurs chants enivrants

Se montrer sereine, garder une âme d’enfant

Dissimuler  son âge et ses rides en vivant

Cloîtrée sous les persiennes  de son appartement.

 

C’est aussi s’en aller loin du monde et des rires

Eteindre la lumière, dans l’ombre se tapir

Préférer la poussière, sacrifier l’avenir

De sa vie balayer les regrets, les soupirs.

 

 

 

 

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23 mai 2012 3 23 /05 /mai /2012 10:00

Clin d’œil à l’exposition Jack Kerouac au Musée des Lettres et manuscrits de Paris.

 

 

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Ivresse et grands espaces

S'aventurer au loin

Distance et poussière

Liberté, frénésie, errance

Folies, alcool, artifices

Devant soi le précipice

Chahut du vent

Vitesse, arrêts, exubérance

Trouver sa place

Sur la route

 

 

 

 

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16 mai 2012 3 16 /05 /mai /2012 10:00

 

Le casse tête cette semaine chez Sherry est: qu'est-ce qui te fait plaisir?

 

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Elle ne sait pas d’où vient cette boule au creux du ventre ni pourquoi. Comme si elle attendait quelque chose ou quelqu’un, que c’était sans cesse remis à plus tard. Que sa vie, tous les événements de sa vie ne tendaient qu’à ça. Elle se lève le matin, se fait belle, s’entretient grâce au sport, mange des glaces aussi, regarde la télé ou traîne dans les magasins dans l’attente d’un jour précieux. Comme si elle vivait ce jour tous les jours, qu’elle s’y préparait en se disant ce sera aujourd’hui. Si ce jour arrive, ça lui fera plaisir.

 

*****

 

Il faut se dire qu’écrire c’est du sérieux, que c’est vital pour soi. Trouver un sujet qui ne soit pas banal, quelque chose qui pète. Et surtout écrire tous les jours, construire des phrases à s’étourdir. Avancer dans l’oubli de soi, pour se réinventer. Se défaire  d’une vie lisse, prévisible, conventionnelle. Il y a tant de choses à raconter et qu’on n’a pas vécues forcément. Décrire des émotions que l’on n’a jamais ressenties. Montrer qu’on souffre atrocement. Souffrir atrocement et raconter qu’on n’a jamais rien éprouvé. Y parvenir lui ferait plaisir.

 

*****

 

J’ai besoin d’une attestation de dépôt, au service des impôts. J’entre dans une petite salle avec deux bureaux en vis-à-vis et une fenêtre étroite sur la cour. Des ordinateurs cachent la vue et deux types ahuris et mal rasés me demandent ce que je veux.Un tampon et une signature sur la première page photocopiée du bilan comptable suffisent. Eux ne le pensent pas. Il faut trois plombes pour rédiger ce document et l’ordinateur beugue au moment de l’impression.  J’avise des coquelicots au mur et la montagne comme une invite. Un calendrier avec des rocks stars et un avis de mise en demeure traînent sur le bureau. Le type explique que ça beugue, j’avais compris. Ca ne fait jamais ça d’habitude alors le collègue décide d’intervenir. Il rédige ce fameux document, j’entends le chuintement de l’impression. Le type se tire laissant l’autre le récupérer et me l’apporter. Si on pouvait se passer de paperasse en France, ça me ferait plaisir.

 

*****

 

Elle l’a revu sur une vidéo, il y a deux jours. Tout gris et blanc avec une tête de PDG, de type qui en voulait et qui a réussi. Costume gris comme les cheveux, et le même sourire,  le même phrasé qu’avant. Assurance, séduction. Son sentiment ? Il est bel homme, lui aurait-il plu dans la vie de tous les jours ? Elle se dit que n’importe lequel de ces types au  job décisif, important, l’aurait entravée. Elle aurait été l’épouse de, celle qui suit et se met entre parenthèses. Difficile d’exister dans l’ombre d’un aigle. Ca ne lui aurait pas fait plaisir.

 

*****

 

Repas avec Madame  Sarfati. Amusante,  sympathique, ouverte, elle parle de la bamitzva de son fils, les vingt tables, autant de vases à fleurs, la réservation de la péniche, le thème de soirée, le poker peut-être… Elle parle chiffon et l’autre s’emmerde. Elle  ne peut pas s’intéresser à ça. Entendre citer les oncles, les tantes, la famille qui risque de critiquer, de louanger, tout ça l’énerve. L’autre n’a pas de famille, ni d’amis, ni de  vie sociale. Les gens auxquels elle s’adresse le plus  souvent, sont ceux à qui elle dit bonjour, comment allez-vous, par politesse sans écouter leur réponse. Si elle avait eu un parent, ce joli babla lui aurait fait plaisir.

 

*****

 

Dans ce bar branché,  ils s’observent, se cherchent, se jaugent et jugent de leur pouvoir de séduction. C’est un clignement d’œil, un battement de cil, une geste de la main, la manière de lever son verre de rouge ou de rosé, de fourrer ses cacahuètes une à une dans sa bouche, de dodeliner du chef en secouant une longue chevelure lisse et raide. Si ces rencontres ont un sens, ça  leur fera plaisir.

 

*****

 

Pris le métro. Tellement de monde que deux jeunes sourdes et muettes trop bavardes ont failli me fourrer leur doigt dans l’œil. J'ai éclaté de rire. Inquiètes, elles m’ont dévisagée, puis elles m'ont souri. Cela m’a fait plaisir.

 

*****

 

Elle s’est mise en colère contre elle-même, son impuissance, son handicap, son bras mutilé, ce pauvre moignon, tout juste capable de lever son sac.  Coupé peu après le pli du coude. Impossible d’instiller les gouttes dans ses yeux tous les quarts d’heure, dans l’heure précédant son examen chez l’ophtalmo. Alors elle hurle, sa voix monte dans les aigus et ses yeux sont des lacs de colère. Malgré tout, son brushing est impeccable et la laque maintient un mouvement. Ca tangue d’un bloc sur sa tête comme un flan à la vanille. Si je l’aide, ça lui fera plaisir.

 

*****

 

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2 mai 2012 3 02 /05 /mai /2012 10:00

 

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 L'artiste croqué en révolutionnaire, par lui-même.

 

L’espace accordé à l’exposition Boilly, au musée des Beaux-arts de Lille, au mois de Novembre était magnifique. Je ne connaissais pas l’artiste et j’ai découvert un Robert Doisneau des XVIIIème et XIXème siècle. D’une grande sensibilité, son regard est humaniste et incisif. L’optique et la lithographie le passionnent.  Né en 1761 à La Bassée dans le Nord, il meurt en 1845 à Paris. Alors, ses peintures, très colorées, vivantes, sont le reflet de la vie quotidienne durant la révolution française, sous Napoléon puis sous Louis XVIII et Charles X.

 

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Mme Boilly dont l'ombre se projette sur une toile vierge.

 

C’est un chroniqueur, avant la percée des journaux. La rue et ses révoltes, ses contrastes sociaux,  ses misères, les fastes de la bourgeoisie, ses distractions sont les thèmes de ses tableaux. Son intérêt pour les sciences et les savants, tout est représenté.  Il évoque l'arrivée des diligences, le folklore des déménagements, la reconnaissance du droit à l’instruction des femmes.

 

 

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L'arrivée de la diligence.

 

 

 

 

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 La leçon de géographie.

 

 

 

Dans sa jeunesse il peint d’abord sa famille, ses amis, et de multiples portraits petits formats, qu’il réalise sur commande. Vers la fin de sa vie, il  s’intéresse à l’art de l’illusion, au théâtre et à la caricature.

 

 

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L'atelier du peintre Houdon entouré de sa femme et de ses filles.

 

 

Son sens artistique du trompe-l’œil est étonnant voire bluffant.  Sa perception de la prostitution dans les jardins du palais royal est judicieuse et sans voyeurisme.

 

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Reproduction sur une table, d'objets posés en trompe-l'oeil.

 

 

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Prostitution au Palais Royal.

 

 

Il est l'un des premiers à sortir de la peinture académique, à s'inspirer de la rue, à faire du spectateur un voyeur. On peut ne pas aimer sa peinture très réaliste, précise, photographique,  il apporte néanmoins  un très beau témoignage sur son époque.

 

 

 

 

 

 

 

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22 avril 2012 7 22 /04 /avril /2012 10:00

 

Elle est dans la cabine téléphonique au bas de l’immeuble, sur la place. Ce lundi de Pâques est un jour particulier. Finis la fête,  la chasse aux œufs, les réunions de famille, les repas trop arrosés, les promenades en forêt. La ville est assoupie, elle fait la grasse matinée comme un poupon repu. Au dehors chacun marche dans de petits  chaussons. Les gestes sont lents,  malhabiles, hésitants.

Mais cette femme dans la cabine, qui se penche à droite, à gauche,  et dont la queue de cheval balaie la nuque comme un pinceau, me dérange. Qui téléphone encore d’une cabine aujourd’hui ? C’est la première question qui me vient à l’esprit, basique, primaire. A l’heure du smartphone je ne comprends pas ce recours à la cabine.  C'est idiot car à bien réfléchir, cela peut arriver. Oubli ou vol du portable, perte,  panne de batterie, refus de l’engin, difficultés financières concernant l'abonnement, des raisons il y en a. 

 

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C’est la jeune femme elle-même qui m’intrigue. Elle ne téléphone pas encore. Elle porte son sac à l’épaule, se tient bien au milieu comme si elle ne voulait pas frôler les vitres. Toute raide et les yeux fixes elle entrouvre  le sac, en retire une paire de gants et des lingettes antiseptiques, soulève et essuie le combiné. Se courbe vers le cadran qu’elle frotte énergiquement, puis le boitier lui-même, dessus, dessous, de chaque côté. La tablette enfin, à l’horizontale, à la verticale. Elle se rend compte que je l’observe et me tourne le dos. Fourre ses lingettes dans un sac Monoprix. Compose son numéro ; d’où je suis je remarque que sa main volète sur le cadran. Approche le combiné de sa bouche mais pas trop, susurre un allo peu sûr de soi. Je le devine ; ses lèvres tremblent, cela me paraît évident. Elle se recroqueville en elle-même, enfouit son visage dans ses mains. Puis se tourne vers moi contre toute attente, agacée par mon regard fusillant ses épaules.  Enhardie, elle ouvre grand la porte de la cabine. Ce faisant elle s’étrangle avec son écharpe coincée dans la poignée. Elle la tire avec hargne. Et me lance : vous n’avez pas d'autre occupation ?

Eh bien autant l’avouer, je n’avais rien d’autre à faire ce jour-là que d’observer mon prochain, et de lui trouver un petit air curieux. Mais j’ai tout de même   détalé comme un chat pris le nez dans le jambon posé sur la table. 

 

 

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12 avril 2012 4 12 /04 /avril /2012 10:00

 

J’ai su de suite que les chaussons rouge et or de Mlle Rachel me feraient voyager.  Quant au long  bijoux-serpent, aperçu lui aussi  dans une vitrine de l’exposition « Théâtres romantiques » au Musée de la vie romantique à Paris, il m’a hypnotisée.link

De minuscules  chaussons de théâtre aux galons  brodés de frises grecques, il suffit de peu pour se représenter Rachel Félix, pour imaginer ses chevilles graciles. Son premier rôle fut celui de Camille, dans Horace de Corneille. Et même si  elle ne portait pas encore ces petits souliers, je la vois. Comme surgie d’une lampe, tragédienne de génie, sublime. Sa  démarche et ses pas  sont vifs   spontanés. Son allant, son charme, instinctifs. Maigre, et comme envoûtée par son personnage, elle subjugue les rangs de l’orchestre. Ils ne comportent que cinq spectateurs, ce 12 juin 1838, au Théâtre-Français. Plus tard le public se bousculera dans la salle. Rachel a dix-sept ans et la gloire fond sur elle.  Le succès sur scène, les honneurs à la ville.

Je découvre son portrait  dans le rôle de Phèdre par Frédéric O’Connell, je sais qu’elle vient à moi et qu’elle m’observe. Elle m’écoute, intercepte mes gestes, son froncement de sourcils répond au mien. Elle construit son jeu en me détaillant. Je lui parle, elle  se retranche derrière les plis de son voile, sonde mon âme. Sa main pâle se porte à son cou. Bien que le serpent n’y soit pas, je l’y place parce que je l’ai sous les yeux, lui, et qu’ainsi Rachel est vivante, pour moi. Je perçois la lueur, la flamme, le génie. Les yeux scintillent, les cheveux sombres encadrent un front blême. Elle me sait réceptive, attentive.

 

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Alors elle m’oublie, comme elle oublie les spectateurs venus l’entendre au théâtre. Elle déclame du Racine pour elle-même, elle n’a pas à impressionner mais à exprimer son art. Ses soliloques, sa diction, sont justes, nets. La voix est  naturelle. Elle peut se rendre acerbe, incisive. Cette fois elle a la douceur du velours.

« Je ne l’ai point embrassé d’aujourd’hui ».                                                   

 Elle murmure cela pour moi seule. Je l’entends, je le jure.  Tout comme  Isabelle Adjani dit « Le petit chat est mort », citant Molière. Mais Adjani, c’est en 1973. C’est actuel, c’est maintenant. Sa petite phrase est quelque part sur Youtube ou dans les documents de l’INA. link  Elle n'incite pas au voyage de l'esprit. Elle n'a pas cette magie.

 

Sources : La vie Elégante, Anne Martin Fugier, Ed. Fayard ; Remarques générales sur le jeu de Mlle Rachel, S de Grabber, 1847.

 

 

 

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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 10:00

 

Le casse-tête cette semaine chez Sherry est : Poule ou œuf.

 

J’ai tout de suite pensé à l’anecdote racontée par Françoise Dolto, la célèbre pédo-psychiatre. Celle d’une petite fille qui refuse d’aller à l’école. Au moment du départ, chaque matin, elle hurle, crie, pleure, il est impossible de lui faire quitter sa chambre. Les jours passent, la psychologue contactée par les parents ne sait que faire. Alors elle contacte Françoise Dolto.

Celle-ci réclame les cahiers, les livres, les dessins de l’enfant avant de la voir. Ce sont les dessins qui l’intriguent le plus. De drôles d'oiseaux sur toutes les pages du cahier, des grands, des gros, des petits. Un par page ou plusieurs, coloriés ou non. Alors elle demande à rencontrer l’enfant.

-         Pourquoi tu dessines des canards, dit-elle, ça veut dire quoi pour toi ?

La petite répond :

-         C’est pas des canards,  c'est des poules. C'est la poule à papa !

 

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Image prise sur le net et sans rapport avec l'anecdote.

 

Françoise Dolto fait tout de suite le rapprochement avec une mésentente familiale. Mais ce n’est pas une explication suffisante. Elle interroge la mère qui comprend enfin et raconte. Chaque matin, à l’heure du départ pour l’école, elle se penche au balcon et clame, tiens, voilà la poule à papa ! L’enfant se penche à son tour et ne voit aucune poule. Elle ne réclame pas d’explication. Elle s’obstine à chercher cette fichue poule et s’énerve, elle ne veut pas aller à l’école. Pour compenser, pour évacuer la souffrance, elle dessine des poules. L’explication sera délicate, la poule c’est la maîtresse. Et la maîtresse pour un enfant c’est  l’institutrice. Alors, il faudra prendre le temps de donner un sens à chaque mot, et de rassurer. Mais en quelques mois tout rentre dans l’ordre, aller à l’école  redevient un plaisir pour cette fillette.

 

 

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