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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 18:27

Consigne 61 D’Ecriture Ludique

 

Deux personnes se promènent dans une forêt. Leur chemin se sépare un instant, pendant lequel l'une des deux (le personnage principal), suite à un phénomène étrange, découvre une sorte de "boîte"...

A partir de ce canevas très simple, racontez-nous une histoire où vous pourrez décider absolument de tous les détails, le but étant comme pour beaucoup de nos exercices d'éviter la banalité, les clichés, et donc de chercher à surprendre par le ton, les personnages, les situations...

 

 

Elles ont choisi de parcourir le pays, de ravaler leurs dépits. Les hommes, stop, on zappe, on oublie. Elles ont jeté les valises dans le coffre de la Clio et taillé la route. Un vagabondage intellectuel, initiatique. La Bretagne d’abord, elles ont hanté Combourg, froid, austère, traqué Chateaubriand. Puis elles se sont invitées chez Georges Sand à Nohant, convivial et champêtre. Elles sont descendues vers Bordeaux, poursuivant Montesquieu  dans son antre à La Brède. Cela fait déjà dix jours qu’elles s’évadent, qu’elles s’allègent, qu’elles respirent. Hélène observe Louise qui se dénoue. Les premiers soirs, elle s’endormait vite, recroquevillée en chien de fusil, la tête enfouie dans les draps. Au fil du temps, elle s’est étirée, occupant tout l’espace, une jambe, un bras, un sein dénudés, offerts. Hélène s’assied, haletante, sur son lit jumeau. Son cœur roule dans sa poitrine, écrase les poumons, comme une boule dans un jeu de quilles. Elle va à la fenêtre qu’elle ouvre grande, happe l’air, expire lentement. Puis, se dirigeant vers le lavabo, elle se passe de l’eau sur le visage, jette un œil à son reflet dans la glace.

-         Que m’arrive-t-il ? 

 

Elles reviennent sur Paris, explorant les châteaux de la Loire. Profitent d’une halte au Clos Lucé, domaine du Seigneur de Vinci. Le parc est magnifique et la lumière, en cette soirée de la fin août, est d’une blancheur crémeuse, irréelle. Procure une harmonie, une quiétude que personne ne songe à rompre. Les visiteurs chuchotent, leurs pas glissent dans les allées, et au détour de chacune d’elle une machine gigantesque du génial inventeur incite à la réflexion, à l’admiration. Les filles avancent en silence, découvrent la flore et la faune d’un écosystème marécageux. Elles  traversent le grand pont de chêne à double travée, se promènent à l’ombre des grands arbres, dans la fraîcheur des sources jaillissantes.

 

Hélène s’éloigne un instant, tandis que Louise contemple les canards et les carpes dans la mare. Elle se dirige vers le jardin botanique, se penche, attribue un nom à chaque plante. Elle veut occuper son esprit, chasser le trouble qui la saisit et l’effraie. Sur le sol, elle remarque une minuscule boîte blanche et l’ouvre dans le creux de sa main. Tel un vizir ou le génie de la lampe, Léonard apparaît, majestueux. Il ne porte pas le lourd manteau de velours des riches citoyens de Milan mais une sorte de blouse blanche. Il ressemble à un apôtre. Ses longs cheveux, sa barbe en pointe et un sourire prophétique illuminent son visage. Hélène se secoue, c’est le moment de dire des âneries, arrête la coke et l’ectasy, ma fille !  

Laisse tomber les feuilletons surnaturels, les « Stargate »,

les « heroes », eh, ho, atterrit ! Ou alors achète l’intégrale de « the L Word », parce qu’avec ce qui t’arrive, tu en auras besoin !

La voix de Léonard, s’élève, impose le silence :

-         Il n’y a pas de maîtrise à la fois plus grande et plus humble que celle que l’on exerce sur soi.

Hélène hoche la tête, esquisse un sourire. Et tandis que le spectre disparaît, énigmatique, un rien farceur, elle écarte ses doigts recroquevillés sur l’objet dans sa main. C’était un caillou lisse et rond qu’elle dépose doucement dans la terre.

 

Elle retrouve Louise assise en tailleur au bord de l’eau, hypnotisée par l’onde qui se propage à la surface. Elle passe un bras autour de ses épaules et l’autre sursaute. Il est trop tard, je ne peux pas m’éloigner de son odeur, de sa chaleur. Plus maintenant. Tout ça c’est de la faute à Léonard ! Je n’ai pas son calme, sa philosophie. Pour se donner du courage, elle attend qu’il souffle  une autre maxime, un prétexte, un alibi. C’est dans le bruissement des feuilles et la course du vent à travers les joncs qu’elle entend : louer ou censurer ce que tu ne comprends pas peut causer préjudice.

Alors elle s’autorise un geste, se rapproche davantage, pose sa tête contre l’épaule de Louise et murmure :

-         Tu as froid ?

-         Non au contraire. Je suis bien.

     

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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 17:12

Je l’appellerai D.D. A dix sept ans, il n’avait rien d’un adolescent déluré et dragueur, ne savait pas mordre la vie avec des crocs acérés. Il était réservé, timide, portait des lunettes sur un visage piqué d’acné et son sourire arborait une dent de travers. Les filles, la séduction, tous les jeux des gosses bien dans leur peau, ça viendrait plus tard. Lui, ce qui le boostait, c’était les études. Deux ans de classes préparatoires, plus une troisième pour intégrer l’école de son choix, et voilà c’était parti. Il s’était lancé tout seul. Sans l’aide des parents, ces cours en plus, ces loisirs d’enfant gâté, cette émulation intellectuelle. Lui c’était un fils de cut’. Un cousin picard de Dany Boon. Son village c’était Paillart, à côté de Breteuil dans l’Oise. Où l’on s’assied chu’ch cayel le temps d’avaler un chtio kâfé, où l’on carbure au Picon bière dans les fêtes entre potes. Comme au  bistrot du coin, avec les potes toujours, de vrais paysans qui ont l’avenir tracé dans la succession au père.

 

Au cours de sa première année d’école, D.D. s’était fait discret sur le bizutage. Rien ne filtrait des épreuves de potaches, des mascarades d’un goût douteux qui forgent des liens entre les gars des promos. Cette volonté de servir, cette flamme ardente et pure, de l’amitié éternelle. Sur les photos de la promo AM Li 191-194, j’aperçois un jeune homme radieux, les boutons d’acné ont disparu. Il porte une blouse grise bariolée de signes cabalistiques, avec un écusson, de grosses lunettes en écaille, une chevelure et une barbe d’homme des bois. C’était l’une des règles de l’école : interdiction de se raser ou de se couper les cheveux durant le premier semestre. Il effrayait mon fils qui avait  quatre ans à l’époque, je m’en souviens, c’était hier. Sur d’autres photos, il a le costume de l’école, la casquette, l’écharpe rouge et les gants blancs. Le tout porté avec décontraction, nonchalance. Comme pour dire tout ça c’est notre folklore, la vie bien sûr, c’est autrement.  J’aime aussi cette photo où devant sa glace, il se rase de près, cette délivrance, ce bien-être après l’épreuve. D’autres souvenirs, plus incongrus se bousculent dans ma tête, comme cette ferveur devant le feuilleton « Le château des oliviers », lui et moi côte à côte sur le canapé, scotchés devant la télé, alors qu’il séjournait à la maison pour son stage à Paris.

Sur le livret de l’école il a le numéro 60, comme celui de son département, c’est une coïncidence, il s’appelle Sonny. Il appartient à la bande des betteraves.

 

Pendant les vacances, D.D. n’allait pas au Club, ou planter la tente dans le Vaucluse avec les copains, ni même vadrouiller au tour du monde, sac au dos. Les vacances, c’était les moissons. Pour aider son père, il parcourait les champs avec son tracteur et portait le blé à la coopérative. Il avalait de la poussière, se cassait le dos sous les ballots de paille. Et le soir, il retrouvait les potes. Au bistrot. Les amis du coin, à l’avenir tout tracé.

 

Après le temps d’école, deux ans à Lille, un an à Paris, il y eut le temps d’armée, à la Défense, au ministère, à Paris toujours. Il y eut les permissions, les retours aux sources, à Paillart. Et même s’il retrouvait les copains d’enfance, les origines, D.D. s’en irait un jour. Il le savait. Et ceux dont l’avenir n’offrait pas de mystère, le savaient aussi. Alors le fossé de l’envie, de la jalousie, s’est rempli.

Il a suffit d’une dispute un soir, au café. D.D. est sorti, tout colère. Il est monté dans sa voiture, a négligé sa ceinture, il en avait pour cinq minutes. La maison était proche. Mais les autres l’ont coursé sur la route de la Falloise. L’ont-ils réellement coursé, lequel conduisait, D.D. a-t-il perdu le contrôle de son véhicule ? On l’a retrouvé dans un champ, éjecté de sa voiture. C’était dans la nuit du 4 au 5 novembre 1994.

On a exploré toutes les pistes et leur contraire, à l’arrivée tardive des gendarmes. Et puis on a laissé tomber. Pour la famille, ses frères, sa sœur, il restait les larmes et le chagrin à vie. Pour les autres, le temps de l’oubli.

 

Six mois après nous avons reçu son diplôme à la maison. D.D. ingénieur des Arts et Métiers. Ingénieur « Garsdzarts ». Dans la famille, il était le premier à réussir de longues études. Il aurait aujourd’hui l’âge de Gérard Philippe ou de Guillaume Depardieu à leur départ. Il aurait déjà accompli de belles choses. On ne lui en pas laissé le temps. Pour nous il est encore là, il a toujours vingt trois ans. C’est Didier, mon beau frère.

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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 20:49

Avant, c’était mission impossible. Le matin, j’avais les enfants et l’école, les courses ou le  travail. A midi, ma pause déjeuner était sacrée. L’après midi, je me retranchais encore derrière le travail ou les copines, les devoirs des enfants. Et le soir, c’était le repas à préparer. Enfin là j’exagérais, j’ai un mari qui bosse à domicile. C’est bien pratique quelquefois le soir, un homme qui cuisine, c’est a-do-ra-ble !  Le dîner était le seul moment que je vivais réellement dans une famille harmonieuse, unie et muette devant la télé.

Elle m’avait fait la leçon, elle avait dit: après quarante ans, le sport c’est un must. Elle c’est ma bonne copine, celle qui me veut du bien. Transpire, souffle, attrape des crampes, gèle-toi les doigts, le nez, elle avait insisté. Obligatoire ! Retrouve ta légèreté, ta respiration, le goût de l’effort, de la discipline. Attends, ne dis  pas que tu t’en f… Les enfants ?  Ils sont à la fac, non ? Le midi ?  Ben quoi, salade ou sandwich, c’est tout. Le soir de temps en temps,  ton homme se débrouille, ça n’est pas ce que tu prétends ? Personne n’ira te culpabiliser, te traiter de mère ou d’épouse indigne !

Laisse-toi tenter. D’abord tu fais un bilan de santé. Ben oui, c’est plus prudent, à nos âges…Escorte-moi durant une toute petite semaine. Je parie que d’autres suivront, que tu ne pourras plus t’en passer. Et puis le printemps arrive : super pour commencer! Les jours allongent, l’air est plus doux, les arbres bourgeonnent : c’est idéal !

Quel baratin, je te jure !

 

 

On y va quand ? Tôt le matin, à midi, le soir, c’est toi qui décides ! Il y en a qui courent à jeun, mais je ne te le conseille pas, il vaut mieux te caler l’estomac. Tes vêtements ? Confortable, hein, pas midinette, et de bonnes chaussures surtout ! Le premier jour on ne dépassera pas un quart d’heure, je te promets. On s’arrête dès que tu n’en peux plus. Si tu as mal aux jambes, frictionnes-toi avec une crème chauffante. Chochotte, va !

Allez, pour te motiver, tu n’as qu’à emprunter le MP3 de tes mômes. Ils ont toujours de la musique hyperspeed, pas forcément à ton goût, mais c’est radical pour l’entrain. Trouve ton rythme : j’expire deux fois, j’inspire deux fois par exemple, et je recommence. Arrête de geindre, t’es pas marante. Tiens demain, on se lance un défi, on court cinq minutes de plus qu’aujourd’hui. Chiche !

Bon ça y est, on a établi un parcours agréable qui ne massacre pas trop les chevilles. Tu es d’accord ? C’est pour l’endurance, pas pour battre des records, Ok ! On ne cherche à rattraper personne, ce qui importe c’est d’augmenter la durée du trajet.

Et on a le temps d’admirer le lac et les canards, de regarder verdir les marronniers.

Aujourd’hui tu n’as pas remarqué, tu souffres moins, tu souffles moins, tu te sens légère et le vent fouette agréablement tes joues.

Pour la musique, rends-toi compte ! Avant tu te laissais porter, maintenant tu te permets d’écouter et tu zappes les morceaux qui te déplaisent. Prends le temps de saluer les autres : ce sont toujours les mêmes qui courent à la même heure. Rallonge encore de cinq minutes, tu vois, on en est à trente minutes quotidiennes.

Ca y est, le but est atteint, rythme, endurance, légèreté des muscles ! Quel exploit ma fille !

Tu y prends plaisir, avoue,  ton organisme libère des endorphines : tu as ressenti cette  plénitude, ce calme. Tu n’éprouves rien? Menteuse. Moi, je vois bien que tu n’es plus à cran.

Tu peux porter un panty pour augmenter la perte en eau, je sais c’est pas sexy. Mais c’est intéressant si tu ne veux pas courir plus de trente minutes par jour. Si tu souhaites tenir plus longtemps, il te faudra  du temps et de la motivation. Attention, tu risques de décrocher rapidement. 

Demain pause. Tu as bien entendu: you’ve to make a break. Tu te reposes et là, le manque va s’installer. Oui ma chère, courir t’est devenu indispensable.

Repartir n’est plus une corvée. C’est un besoin. Par ailleurs, tu t’apercevras que monter les escaliers, courir après le bus ou le chien est un simple jeu de guibolles. Le cœur s’est adapté, les bras, les jambes se coordonnent sans effort. Au travail tu t’énerves moins. Pour tes enfants, tu es la crème des mamans et  ton Jules t’adore. La prochaine fois, demande lui  de t’accompagner, à celui-là. Hum…

Tu arrives à la fin de ta première semaine. C’était harassant, je te l’accorde : crachoter comme une phtisique n’avait rien de plaisant. Et tous ces  sexagénaires qui te dépassaient, ça t’humiliait. Entendre ton cœur déchirer ta poitrine était angoissant. Mais sois sincère, retrouver ton souffle, tes jambes de vingt ans, acquérir de la vitesse, de l’endurance, te débarrasser du stress quotidien valait bien quelques sacrifices.

Tu as raison, chouquette, j’ai répondu.  Mais je reviens de chez le phlébologue. Il m’a interdit les sports par à coups, c’est ballot ! Dès demain, je me mets à la natation.

 

 

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26 octobre 2008 7 26 /10 /octobre /2008 17:43

 

 

Christian est un jeune homme romantique, très grand, très beau, très doux. Par ses traits réguliers et ses yeux pleins d’étoiles, il rappelle le chanteur Mika. Sa voix est suave, il a des gestes amples, élégants. De la grâce, du raffinement. Il se déplace avec lenteur et distinction : c’est un dandy égaré au vingt et unième siècle. C’est un séducteur bien sûr. Les filles pour lui c’est du gâteau : il les enrobe comme du sucre, il les englue comme du miel. Et il tétanise les grand-mères :

-         Oh, quel beau jeune homme, quel dommage, je n’ai plus vingt ans et pas même une petite-fille à lui présenter !

 

Christian a vingt neuf ans. Il soigne son apparence, porte des chemisiers blancs entrouverts sur une chaîne en or et une poitrine glabre, étroite. Arbore un crucifix à l’oreille gauche : je suis un  mystique, dit-il. Il entoure quatre doigts de chaque main de bagues en argent, ça donne du poids à sa langueur. S’accroche un bracelet en cuir au poignet droit,  ajoute une touche virile à sa préciosité. Christian plaît, je l’ai dit. Mais il ne sait pas ce qui lui plaît à lui.  Il rêve de peinture et de bandes dessinées, s’est lancé dans la « final fantaisy » et s’échappe, s’échappe. Ca lui permet d’occulter qu’il vit de petits boulots. Ca lui permet d’oublier Aline qui s’est casée ailleurs parce qu’elle ne supportait plus ses fuites, ses hésitations, ses regards vides et larmoyants. Aline qui ne sait pas ce qu’est un artiste, ne voit pas le mur d’incompréhension dressé devant lui. Qui n’imagine  pas que  douleur rime avec  création. Aline est  droite, sage, raisonnable. Elle n’a pas ce grain de folie, ne laisse aucune place à l’imprévu. Avec elle tout est simple. Or c’est si compliqué la vie !

 

Christian a rencontré Sylvie. Elle a vingt quatre ans, est très belle et aussi folle que lui. Sylvie est merveilleuse, elle fait des études de philosophie, elle aime discuter, elle sait tant de choses. Avec elle, la vie a une vraie saveur, elle peut expliquer, recadrer, décortiquer les événements. Dans les soirées, avec elle, Christian ne s’ennuie jamais, elle brille par sa beauté, son intelligence. Alors on l’envie, lui, on le jalouse. Ca ne dure pas. On pardonne. A tous les deux.  Car Sylvie accompagne les délires de Christian, assiste à ses créations, elle a  servi de modèle pour l’un de ses tableaux. Ca représente une femme bleue et nue alanguie sur une mer rouge surmontée d’un soleil vert. C’est délicat, c’est futuriste, c’est coloré.

 

Christian n’aime pas Paris. Il a besoin de calme et de feuillages, et d’eau.  Il a besoin de contempler. Il vit à Auvers, chez ses parents dans une grande maison non loin de l’Oise où ses yeux plongent dans la noirceur du monde. Où son inspiration trouve sa source. Il est si conscient de ses tourments que ses petits boulots s’en ressentent, il est souvent en retard. Une heure, deux heures parfois. Il a tant œuvré sur la toile qu’il a oublié l’heure, s’est couché à trois heures du matin. Et il avait si mal au crâne… Ce sont les explications qu’il donne à ses employeurs. Ou alors il raconte que s’il prend le train d’avant, il arrive une demi heure trop tôt, donc il préfère arriver avec une heure de retard en prenant le train d’après. Ca se tient comme raisonnement. C’est limpide comme le regard de Christian. Ce regard qui se voile parfois quand il songe à acheter un appartement, à gagner de l’argent. A entrer dans la vie quoi, essayer au moins. Construire un jour, quelque chose ailleurs.

Christian prépare une exposition à la mairie d’Auvers. Il a prévu de valoriser son stand, sait quels tableaux il exposera. Avec son frère il a dessiné des marque-pages dans le style « final fantaisy », qu’il vendra un euro ou deux aux enfants. Ils se vendront bien. C’est un début. Christian a crée un blog. Comme ça tout le monde appréciera son travail. C’est vrai qu’il est doué, mais il est si lent, indéterminé. Volonté, endurance n’entrent pas dans son caractère. Il aurait dû naître dans les îles. Avec tous les clichés que ça suppose, on aurait mieux supporté.

 

Christian a rencontré Laurie. Elle a quarante cinq ans et le charme des femmes mûres. Elle a une situation, de l’argent, un mari depuis vingt ans et des enfants déjà grands. Elle pourrait l’aider. Alors il sort le grand jeu. Les doigts qui frôlent, les yeux qui tuent et tout le bazar. Il dit qu’il a une copine, Sylvie. Qu’elle est très belle, qu’elle est en vacances, qu’il espère qu’elle ne va pas voir ailleurs. Mais que lui ça ne l’empêche pas de s’intéresser aux autres femmes. Quand  il dit ça, il enfonce les pupilles dans l’iris de Laurie comme pour transférer de l’amour. Et du sucre. Mais sur Laurie ça glisse, le sucre. Il y a du vernis dans ses yeux, elle a connu les larmes et la trahison. Les manigances d’un petit branleur elle s’en fiche. Et Christian n’insiste pas. Il a juste un rictus, une parole sèche du style, vous ne savez pas ce que vous perdez. Il est adossé à une commode, Laurie ne voit pas que sa main derrière lui agrippe le bois. Qu’il perd l’équilibre. Qu’il se demande où est sa place dans la société.

 

Depuis peu, Christian rêve la nuit. Aline… 

 

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19 octobre 2008 7 19 /10 /octobre /2008 18:12

Arsène est chauffeur livreur. Tous les matins, dès l'aube, il traverse Paris
avec son camion. C'est le moment de la journée qu'il préfère quand la ville dort encore un peu, que les rues sont vides et silencieuses. Il pourrait presque conduire les yeux fermés, juste bercé par le ronron du camion. Ses premières livraisons ont lieu dans le calme, les pharmacies sont encore fermées, il possède les clés et le code, il dépose ses caisses et à la suivante !  Il va vite, ne s'attarde pas, à dix heures, son café l'attend au bistrot du coin. Et plus vite il ira, moins d'encombrements il rencontrera l'Arsène. Peu à peu, les pharmacies ouvrent, alors Arsène gonfle le torse, roule un peu des mécaniques, il sait où trouver de jolies filles et leur raconter des blagues. Dessous la mèche brune, l'oeil frise. Arsène pérore, il a de grands gestes avec les mains, fait mine de boxer un adversaire invisible, histoire de détendre l'atmosphère. Il se pavane comme un gros chat avide de câlins et de compliments. Et souvent ça marche. Il y a  quelque chose dans sa démarche, un peu cow boy, un peu dandy, dans son sourire large, franc, facile, dans son phrasé direct et joyeux. Les «Salut les filles, comment tu vas, à tout', ouais ben j'te dis à demain » suffisent à déclencher  les rires, à susciter les poignées de mains des hommes, à taper dans l'oeil des plus récalcitrantes. C'est l'effet Arsène, de petits riens banals, répétés quotidiennement et qui égaient l'instant. Arsène sait faire plaisir, rendre service, que  ce soit dans le cadre de son métier ou non, il se dévoue, il participe, il anticipe parfois. Il est de tous les événements, de tous les pots de l’amitié, dans toutes les officines. Je me demande si ce n’est pas son camion qui le ramène au dépôt certains jours, précis, fidèle, régulier.

 
Arsène fait du zen, il explique que c’est tout un art de se concentrer, de s’appliquer, de ressentir un réel bien être. Il prend un air inspiré, exécute un mouvement, derrière le comptoir afin  que les clients ne voient pas. Mais c’est quand il a le temps, que le camion est presque vide, qu’il est de bonne humeur. Il est souvent de bonne humeur, s’il a un problème, un souci, si quelque chose le tracasse, Arsène ne le montre pas. Je ne sais pas si c’est de la pudeur. Je crois qu’il se dit que ça n’est pas nos oignons, tout simplement. Il préfère parler de ses soirées avec les copains, de ses concerts rock, de ses vacances à Miami, Biarritz ou Sète. Arsène a une sœur et des neveux, il en parle parfois, il évoque ses origines espagnoles. Et il repart, il fanfaronne, il fait semblant de vouloir embarquer  l’une de nous dans son camion. Il a des choses à lui montrer. « Et ya la clim, je t’assure, l’été c’est super, tu ne veux vraiment pas. Ah la, la, c’que t’es sérieuse. Des filles comme toi, on n’en fait plus. Le moule, il est cassé. »

Il s’éloigne, avec son diable, les jambes arquées, le pas moins alerte qu’à son arrivée. Il  est plié sur lui-même, comme si délesté de ses caisses il n’avait plus de tuteur. Comme s’il perdait de la consistance. Dans ses yeux un nuage s’installe, un rêve, une sorte de nostalgie.

 

Arsène a quarante deux ans. Cela fait bien quatorze ans que je le connais. Cela fait bien quatorze ans que je ne sais rien de sa vie. Je parle de l’autre vie, celle des amours. Il n’est pas marié, pas même fiancé ou casé. Il se contente de sourire et de nous envoyer promener sur des paroles énigmatiques, des « j’t’en pose moi des questions, et qui te dis que je pars seul, ah c’qu’elles sont curieuses ! ». Mais pourquoi cet oeil bleu délavé, ce haussement de sourcil, ce tremblement de la lèvre. On imagine une histoire torturée, un drame, de la souffrance. On se raconte n’importe quoi. Il y a  ce mystère, ce phénomène, que peut bien cacher Arsène ?

 

 

 

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12 octobre 2008 7 12 /10 /octobre /2008 20:17

CECI EST UNE PURE FICTION, avec un peu de moi dedans, c’est normal.

 

 

J’ai cinquante ans et je kiffe pépère. Pourtant il m’a laissée. Il a dit : je veux m’amuser. Il n’a pas contesté mon ventre plat, ma taille fine et la fermeté de mes seins refaits, il a simplement avoué son ras le bol, son envie d’aller voir ailleurs, comme s’il avait vingt ans et toute la vie devant lui pour faire un choix. Et il le dit, il a cinquante ans et toute la vie pour… Il a envie de changement quoi ! C’est  bizarre, je n’ai pas le sentiment d’être laissée sur le carreau. Je n’ai pas envie de dire ma vie est fichue, elle est derrière moi, que vais-je devenir, et les enfants ? Non, je cherche un clan, un groupe, une appartenance. Parce que les copines, elles ne me correspondent pas. Mon jean taille basse les fait ricaner.  Ma rage de bosser, de continuer, alors qu’elles pensent à la retraite, ma haine des jardins, ceux qu’on travaille avec les mains, pas ceux, bien entretenus, dans lesquels on se promène ; mon dégoût de la cuisine, celle qu’on concocte pas celle qu’on savoure font de moi une emm... De quoi j’ai l’air avec ma jeunesse fabriquée dans le bassin de la piscine du quartier, mes injections de botox et mes extensions à mille euros. D’une conne larguée par pépère malgré le zèle déployé pour le maintenir ficelé à mes basques. Mais je prends ça plutôt bien. C’est un test, une épreuve, pour me trouver moi. Et mieux vaut tard que jamais.

 

J’ai acheté le dernier Faïza Guène, pour voir, c’est quoi son clan.  Si le bitume et la banlieue ça crée des liens qui vous construisent. Et j’ai relu les lettres d’amour de mon père à ma mère, pour voir c’était quoi l’amour à ma naissance. Je n’ai rien appris, l’amour c’est toujours la même chose, ça s’adapte aux générations. C’est toujours des violons qui s’enrhument avec le temps. Et Faïza, elle évoque un monde attachant qui n’est pas le mien. On a un lien quand même toutes les deux, quand elle kiffe quelqu’un ou quelque chose, c’est sincère.

Je veux la vie en rose, pas en ose : ménopause, arthrose, ostéoporose, telle qu’on me la propose. A quand les stages UCPA pour seniors de 40 à 59 ans. Parce que pour les rencontres si tu n’es pas branchée Meetic, va te faire voir ! Eh oui, je cherche à  me recaser. Enfin pas vraiment. Je ne suis pas honnête. Ce que je veux c’est qu’on se retourne et qu’on salive. Qu’on ait le regard de Steeve Macqueen sur Faye Dunaway dans l’affaire Thomas Crown. Et que ça me rassure cet œil de lion sur sa proie. J’aime les randonnées mais il n’y a que des vieux au Club Alpin Français, des papis en vadrouille. Alors je vais draguer aux terrasses des cafés. Au premier regard qui tue je me lève en courant. J’aurai ma preuve, je fais partie du club des séductrices. Excuse-moi, si je te fais de peine Benoîte, chère militante de la première heure, chère féministe. Un jour plus très lointain, je rejoindrais le clan des invisibles comme toi. Avant, permet que j’expérimente.

 

J’en arrive à me demander si ça me fait quelque chose l’abandon de pépère. C’est si léger dans ma tête, je ne réagis pas. J’ai une couche de plâtre sur le cœur. Qui ne pèse pas pour de vrai, elle recouvre simplement, elle masque la douleur. Je l’attends celle-là, fourbe, et qui m’évite. Je patiente, elle va monter comme la moutarde. Et les larmes couleront le long de mon nez sans que je m’y attende. Je ne saurai pas les bloquer au coin des yeux. Je me sentirai vieille et laide et seule. Je me recroquevillerai dans le lit vide, la nuit quand les enfants dormiront ou que désertant la maison au profit des copains, ils me croiront solide. Je sais ma faiblesse, ma lâcheté. Je ne réussis pas à extérioriser ma peine, à hurler. Comme si des araignées me pétrissaient la trachée et tissaient un fil autour de ma glotte pour étouffer les cris.

 

Pépère est revenu, il a dit que toutes ces filles jeunes et en bonne santé, même pas un mal au dos, ça finit par l’incommoder. Tu préfères les filles qui ont la vie en ose, j’ai souligné, sans allusion à son andropause bien sûr. Je suis heureuse mais je ne le montre pas. Il s’imagine quoi, que je vais retomber dans ses bras comme une limace avide. Je le fais mariner dans son jus, tu as peur hein, bonhomme de finir tout seul, et que personne ne partage tes radotages sur notre vie d’avant. Allez, tremble un peu, rumine. J’ai tout mon temps, car c’est bien ce dont il s’agit n’est-ce pas, le temps. Le temps passé et celui qui reste pour se chamailler et pour s’aimer. Si ce mot veut encore dire quelque dans nos bouches d’anciens revenus de tout. S’il a toujours de l’importance, je le prononce. Pép…, Boris, je t’aime grave.

 

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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 17:26

Il avait vingt sept ans quand je l’ai engagé. Il fallait un étudiant pour nous aider à contenir l’afflux de clientèle en soirée et il avait répondu à l’annonce déposée à la fac. Vingt sept ans et toujours en quatrième année de pharmacie, sur le coup je n’avais pas tiqué. Et il savait y faire, jouait les fainéants, les petits gars cool auxquels les parents payent des études ad vitam. Les égoïstes ayant un impérieux besoin d’argent pour leurs sorties mais peu pressés d’entrer dans la vie active. Il évitait les regards francs et directs, avait le visage figé en permanence. Cela atténuait l’éclat  de ses yeux, j’arrivais à me demander quelle en était la couleur. Je l’observais à la dérobée, quelquefois, quand il s’évadait, qu’il s’ennuyait entre deux ordonnances à délivrer. Il avait l’air d’un spectre, il était loin de nous, des clients, n’entendait pas le téléphone sonner. Et, paradoxe, ses yeux prenaient une teinte bleu vif, il fixait un point loin devant lui. Soudainement mû par un signal, il se dirigeait vers le comptoir et se prêtait à la comédie des hommes, souriait, rassurait, saluait.

J’avais remarqué une légère claudication, une raideur dans sa démarche et je lui en fis un jour la réflexion.

-         J’ai eu un accident, il y a quelques années, répondit-il.

 

Je compris qu’il minimisait un événement qui avait bouleversé sa vie. Et lui sut que j’essayais de percer son mystère. Il se détendit peu à peu, raconta l’inquiétude de sa mère, son angoisse de le voir végéter à l’entresol de sa maison, dans un petit studio. Avec une bouche en virgule, il expliqua son indifférence quant à l’avenir, les filles, la famille. Il nous écoutait déverser de la guimauve à longueur de journée : les enfants, les devoirs, la voiture, la déco de la maison, les prochaines vacances. Je crois qu’il entendait surtout, parce qu’on ne l’épargnait guère. Il n’écoutait pas vraiment. Je me demandais s’il n’était pas mort à l’intérieur. Il savait faire semblant, il répondait, trouvait des sujets de conversation, avait des réponses spirituelles, parfois comiques. Mais il gardait un visage sérieux, impassible. C’était un homme de cire.

 Et puis simplement, comme s’il avait annoncé, quelle belle journée, j’ai envie de me balader après le travail, il lança, un soir :

-         J’ai eu la colonne vertébrale amochée, j’ai dû rester allongé sur un lit de sable durant une année entière.

Et il pirouetta, alla renseigner un client ou descendit à la cave pour remonter les stocks, je ne me souviens plus. Il nous planta là avec son mal de vivre et notre compassion dont il ne voulait pas.

Par la suite il nous asticotait, l’air de dire, à présent vous savez. Vous ne m’embêterez plus. Je ne vous laisserai pas me plaindre ou discuter mes choix. J’ai des priorités qui ne sont les vôtres, des projets qui ne sont pas des plans de carrière. Je ne veux pas posséder, conquérir, je veux être.

Il m’avait parlé d’un livre, son préféré : Trois hommes et un bateau, de Jerome K Jerome. Avait ajouté que peu de gens l’avaient lu, que c’était à la fois philosophique et cocasse. J’avais renchéri, je l’avais étudié en terminale, en anglais dans le texte :Three men on a boat. Il m’avait scrutée d’un regard oblique qui voulait dire : chapeau, pas si futile que ça ! C’est pourquoi il m’avoua son amour de la mer, des bateaux, de la solitude au milieu de l’océan. Il évoqua son peu de goût pour ce qui attache, qui retient, qui emprisonne. Bêtement j’avais risqué :

-         J’ai déjà fait du bateau, je sais de quoi vous parlez. Moi justement, je ne me sens pas à l’aise en mer. J’ai besoin de maîtriser, de contrôler.

En me dévisageant, et comme s’il s’adressait à une enfant (j’avais dix ans de plus que lui),  il avait rétorqué goguenard :

-         Mais vous savez bien que dans la vie, on ne maîtrise pas tout. Et puis en mer il faut tracer sa route, maintenir un cap, et tenir compte des éléments bien sûr. Un bateau ça se maîtrise.

Que pouvais-je répondre ?

 

Le temps passa et je ne fis plus appel à ses services. Mais un an plus tard, au cœur de l’hiver et au plus fort d’une épidémie de grippe, je le sollicitai de nouveau. Sa voix claironnait au téléphone :

-         J’ai laissé tombé la pharmacie. Excusez-moi, mais je ne suis plus dans le circuit. En fait, je me prépare pour un tour du monde en bateau. Désolé, madame.

Il ne m’avait jamais paru aussi joyeux, aussi vivant.

-         Ca ne fait rien, avais-je répondu, je me débrouillerai autrement.

Le fantôme, égaré au-delà de l’existence, c’était moi après tout.

 


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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 20:10

Elle se marie !

Je l’ai perdue de vue depuis un moment déjà, deux ans peut-être, et aujourd’hui elle se marie. Comme le temps a passé ! Je me demande qui est l’heureux élu. A-t-il a su calmer le typhon qui tourbillonnait en  tous sens, canaliser ses élans, ses extravagances ?

Je suis ravie, je relis le faire part, la noce a lieu dans quinze jours. Il était temps qu’elle me prévienne ! Comment vais-je m’habiller pour lui faire honneur ? Si je l’appelais ? Ce n’est pas une bonne idée, entre les faire part et l’essayage de sa robe, elle doit être débordée.

 

Nous nous étions connues au lycée Gladys et moi.  Elle m’avait invitée à passer les vacances de Pâques dans sa maison de campagne. Nous n’étions même pas amies dans la classe mais j’avais dit oui, je n’avais pas hésité. Comme Gladys, je fonctionnais à l’instinct, à l’instant. Aujourd’hui d’ailleurs, ce faire part  tombé du ciel, n’est-ce pas délicieux, spontané ?

C’avait été ma première fois. Premières vacances sans les parents, sans adultes et loin de Paris. Nous nous étions rendues à Port-de-Piles, un village dans la Creuse. La maison se trouvait dans la rue principale. Tout de suite les voisins surent que nous étions là. Et nous sympathisâmes avec deux jeunes gens de notre âge. C’était l’époque des flirts sans importance, des soirées à discuter jusqu’à plus d’heure. Et nous avons gardé cette habitude au fil du temps, papoter, dégoiser, ricaner.

 Nous avions des fous rires pour rien, organisions des batailles d’oreillers dans le lit immense et moelleux de ses grands parents. Quand je pense à ces balades à vélo dans la fraîcheur du matin, nos doigts gelés sur le guidon. Nous avions l’air de poupées aux joues rougies par le givre, à la tête farcie de contes de fée. Organisions des fêtes,  dansions la tête posée sur l’épaule de l’autre, pour exciter les garçons. Nous envisagions l’avenir avec légèreté et jouions aux grandes personnes, dans les autos tamponneuses, à la fête foraine.  

Je vais lui offrir ce CD que nous écoutions en boucle et qui égayait nos soirées.  S’en souvient-elle ? Ce sera mon bouquet de nostalgie pour la mariée. Est-il encore dans le commerce ? Oh, je verrais, bien !

 

A vingt-deux ans, nous avions perdu quelques illusions et acquis des souvenirs communs. J’habitais toujours chez mes parents car je poursuivais mes études, mais elle était indépendante et avait son studio. Je la rejoignais le week-end, de temps en temps. Nos éclats de rires évoquaient le passé, elle parlait de son travail, je l’ennuyais un peu avec mes études. J’ai appris qu’elle travaille aujourd’hui dans un laboratoire d’analyses médicales. Elle a un poste d’encadrement. Elle a dû retourner à l’université, abandonnant momentanément ses idées d’indépendance. Dire que j’ai gardé un de ces pamphlets délirants qu’elle écrivait contre les bourgeois, sur la nappe en papier d’un  restaurant auvergnat, en bas de chez elle ! Si je le lui apportais?

Les garçons faisaient épisodiquement irruption dans nos vies. Nous restions alors quelque temps sans nous voir, nous appeler, nous confier l’une à l’autre. Et comme ce n’était jamais le bon, nous nous retrouvions à la terrasse d’un café. L’air un peu triste, perdu, blasé. Et pour finir, nous pouffions, à notre habitude. Je suis certaine que nos retrouvailles se feront dans un fou rire, elle, moi et nos chéris.

 

Le  premier chagrin d’amour qui fait qu’on veuille mourir là tout de suite, nous le connûmes à vingt cinq ans, ensemble toutes les deux. On m’avait laissée tomber au bout de deux ans d’une folle passion, elle venait de quitter celui qui ne la menait nulle part. Nous avions bien sûr décidé de sortir pour ne pas remâcher nos misères. Nous avions choisi une crêperie et n’avions pas lésiné sur le cidre. Se noiera-t-elle dans les bulles et le champagne, cette fois ? Verserons-nous une larme sur nos erreurs passées ?

 

Aujourd’hui j’assiste à son  mariage ! Voilà, à vingt huit ans, chacune de nous est casée. Moi je vis avec Gérard, dans huit mois bébé sera là, et elle a enfin trouvé l’âme sœur. J’ai hâte de la revoir. Le carton disait d’arriver tôt, à son appartement, avant le départ pour l’église. Mon doigt tremble sur la sonnette. Retrouver nos dix huit ans, son sourire, ses fossettes, les ressorts de ses cheveux rouge foncé pris dans un voile immaculé. La porte s’ouvre sur un  visage  radieux, illuminé… qui s’éteint tout à coup. Elle a un mouvement de recul, une seconde d’étonnement. Elle balbutie :

-         Ah c’est toi ! Qu’est ce que tu fais là, Qui t’a prévenue ?

La porte claque, est-ce moi qui l’ai refermée ? De colère ou de chagrin ? Je dévale les escaliers, revois Gladys, et sa  sœur en retrait derrière elle. Je dévale les escaliers, sa sœur qui avait l’air fautif, le dos courbé. Je dévale les escaliers, l’invitation, c’était elle. Elle avait dû penser, il faut prévenir Marie, une si vieille amie ! Elle m’avait fait parvenir l’imprimé, n’en avait sans doute pas parlé à Gladys. C’avait été un geste de dernière minute, timide, hésitant. Demander pardon. Pardon pour l’oubli, pour l’indifférence. Pardonne à ma sœur, cette ingrate, semblait-elle implorer.

Elle avait eu des égards pour rien. Elle aurait pu économiser du papier et du temps. La traîne de la mariée avait balayé le passé. Je réalise que l’amitié peut s’effacer. Il n’est pas nécessaire de trahir ou de décevoir. L’amitié  dans certains cas c’est comme l’amour, comme la vie, ça passe.  

 

 

 

    

 

 

 

 

 

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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 15:51

C’était un dimanche à midi. Nous savions que le service serait ralenti. Les serveurs avaient des consignes : on trotte à petits pas comme les ballerines du Bolchoï le samedi soir, et on traîne comme des limaces le dimanche. Alors nous pensions que le repas serait tranquille, que le patron prendrait son temps et que nos estomacs se dilateraient doucement.

On venait de nous servir les hors d’œuvre quand une voix résonna dans mon dos. Une voix aigue, surexcitée :

-         Oui, ici, ce sera bien.

-         Je vous sers un cocktail maison ?

-         Ouiii, un cocktail maison !! Et apportez-moi la carte s’il vous plaît.

J’avais reconnu le timbre, le cri aigrelet et j’étais figée sur mon siège telle une statue de sel. Je me disais que de dos, un peu tassée derrière le haut dossier de mon siège, elle ne me reconnaîtrait pas. Et je serrais les fesses, coinçais le souffle dans ma gorge. Je tentais de respirer  à petites bouffées mesurées, comme on le voit faire dans les BD, aux indiens fumant le calumet de la paix. Mais dans ce cas précis, il s’agissait du calumet de ma paix. Et je lançais un regard apeuré vers mon mari et mes enfants. Je leur intimais de se taire, de cesser de faire crisser leurs fourchettes. Qu’ils reposent leurs verres !  Il n’y avait plus d’eau fraîche ? Eh bien tant pis, on ne boirait pas. EVITONS DE NOUS FAIRE REMARQUER.  

-         Mme D., oh la vilaine, je vous ai reconnue, vous vous cachez hein !!

Ca y était, c’était foutu. J’aurais à me retourner, vers le chapeau fleuri qui ballottait  sur le chef de Mme Hardy. A sourire et saluer, d’un signe discret de la tête.

J’avais eu un bonjour enjoué et même un coucou de la main. Ca n’avait pas suffit. Elle exigeait davantage. Elle demandait un public, de l’écoute, de l’attention et des applaudissements. Je nous imaginais tous les quatre, battant des mains à en abîmer nos paumes et hissant une banderole au nom de la vedette, jetant des confettis, hurlant le nom de l’idole.  J’avais soupiré et répondu, par politesse :

-         Bonjour Mme Hardy.

-         Bonjour Mme D., le monde est petit hein ! C’est votre famille avec vous ?

Elle parlait fort, lentement, articulait comme une actrice de théâtre, ménageant ses effets, soignant sa diction. Et nous devenions les partenaires, les vis-à-vis.

Elle nous avait sortis du public s’inspirant des humoristes qui choisissent une tête de turc au premier rang et l’épinglent à longueur de spectacle.

-         Je vous présente mon mari et mes enfants.

-         Boujour monsieur, Bonjour toi, comment tu t’appelles ?

Elle se déplaçait avec  une démarche de louve, inquiétante, prédatrice, massive :

-         Et bien dîtes-moi Mme D., vous m’aviez caché que vous aviez une famille. Et ils sont beaux, oh la coquine ! Et vous monsieur, il est beau votre mari. Oh la coquine !

-         Mais au travail vous savez, je n’ai pas vraiment l’occasion de vous parler de ma famille !

-         Oui, c’est vrai vous avez raison, vous avez de la chance… Et oh, mademoiselle la serveuse, où êtes-vous ? Et ma commande ?

Elle avait regagné sa table affamée. Avait réclamé le patron et pour elle, rien que pour elle, il était apparu soudainement. Pour elle il faisait du zèle, il obéissait sans discuter et donnait des ordres et on s’activait, on s’activait. Pour la satisfaire et la faire taire, la contenter et la calmer, et accélérer le service, se débarrasser de sa présence encombrante avant que la clientèle ne fuie.

Il y eut un silence. Mme Hardy déjeunait. Je ne la voyais pas mais je devinais sa main alerte, sa mâchoire gloutonne, son œil rond. De temps en temps elle gloussait :

-         Et le sel, où avez-vous mis le sel ?

-         Je peux ravoir un peu de bouillon ?

-         Vous direz au patron que c’est délicieux !

Nous commencions de respirer, de nous dire que la torture avait pris fin. Nous discutions agréablement entre nous. Nous oubliions Mme Hardy. Et nous sursautâmes :

-         Quoi, je vous fais rire ! C’est pas parce vous avez une bague grosse comme un diamant que vous avez le droit de vous moquer de moi ! Vous êtes mal élevée, madame !

Ca lui avait pris comme ça. Parce qu’inévitablement on l’avait remarquée aux tables voisines, qu’on souriait, qu’on se moquait. Et elle n’était pas sotte Mme Hardy, elle n’était pas aveugle, elle avait juste une conception particulière de la société et de ses codes. Elle était sur la piste d’un grand cirque et elle en faisait le tour, avec son chapeau claque, ses chaussures trouées et son nez rouge. On devait rire et s’esclaffer, s’amuser de  son show, non de sa personne.

-         Oui madame, c’est à vous que je parle. Vous êtes une malpolie. Et vous avez un fils en plus. Quelle éducation !

Notre voisine risqua un regard apeuré dans notre direction. C’était un appel à l’aide, un au secours à peine voilé. D’autant que le patron s’était réfugié en cuisine. Mais nous nous sommes montrés lâches, rentrant les épaules, le nez dans nos assiettes, redoutant la colère de Folcoche. Et je gageais que ses yeux noirs envoyaient des scuds, ses mains courtes et grasses brassaient du vent. Ses pieds battaient une mesure amplifiée par la rage. Nos voisins n’eurent qu’une porte de sortie : payer l’addition, s’en aller, vite, vite.

Et l’air redevint respirable, Mme Hardy se détendit un peu. Le bruit de ses talons fit place à un hennissement de plaisir. Elle réclama la carte des desserts.

 

Plus tard, nous avons essayé de quitter les lieux discrètement car nous ne pouvions attendre qu’elle s’en aille avant nous. Nous étions obligé de passer devant elle, de la frôler pour gagner la sortie. 

-         Au revoir Mme Hardy !

Elle s’époumona :

-         Au revoir ma poupée, à bientôt à la boutique. Nous avons un secret maintenant. Ce restaurant, c’est notre secret !

Elle se trémoussait sur son siège et la dernière vision que j’eus d’elle ce jour-là fut un panty blanc en transparence, sous un long jupon noir, tandis qu’elle étendait la jambe à notre passage.              

 

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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 21:23

Madame Hardy est une personne très expansive. Elle parle haut et fort. Sa voix est flûtée, perchée et s’évade parfois dans les pleurs. Ce ne sont pas des pleurs mais des gargouillis, des gloussements rentrés. Elle pleure un peu pour le bonheur d’être consolée par une âme charitable. Et beaucoup pour occuper sa solitude. Elle porte un beau chapeau bleu foncé à rebord avec du tulle autour et une grosse fleur blanche sur le côté. Elle monopolise l’attention des passants. Elle les prend par le bras, cligne de son oeil rond, prend les femmes  à témoin, s’extasie sur leurs robes ou leurs chaussures. Elle sermonne si un décolleté lui semble trop plongeant. Elle ponctue ses phrases de « oh la coquine ! Je vais  faire guili guili ! » et ajoute « Que va dire votre mari ! ».  Elle virevolte puis s’arrête, avance une bouche lippue, fronce le nez. L’œil roule dans son orbite, la main voltige au-dessus de la tête. Mme Hardy  évoque son âge tout à coup, elle raconte les tracas de sa ménopause et éclate: Je suis une grosse dondon !

Elle se plaint d’une voix éraillée : ma tante est très malade, vous savez, je vis un moment très difficile. Et elle sursaute, se hisse sur les talons de ses chaussures, dévoile des mollets grassouillets. Elle s’esclaffe : c’est mon anniversaire aujourd’hui, c’est ma journée ! A peine lui a-t-on répondu : alors, joyeux anniversaire, Mme Hardy !  par politesse et avec indulgence, qu’elle s’écrie : Merci!, reconnaissante. Son teint s’illumine, ses joues rosissent, ses pupilles lancent des flammes. Et la torpeur la reprend, la détresse, l’angoisse. Elle se tasse, elle soupire : ah ma pauvre tante ! Son cou est luisant de sueur, sa poitrine replète se soulève. Elle déprime bien sûr, par moment, elle oublie son traitement, jette ses  médicaments aux ordures. C’est pourquoi elle est imprévisible et son comportement nous inquiète autant qu’il prête à rire.

 

La Couronne d’Or est un  restaurant chinois de l’Avenue Jean Jaurès à Paris. C’est un peu notre cantine. Sa spécialité, ce sont les brochettes et la fondue chinoise. Nous y apprécions le calme, l’aquarium et ses poissons énormes et voraces. Le coin dévolu à Boudha nous fascine et a quelque chose de magique. C’est peut-être dû aux baguettes d’encens et aux offrandes sans cesse renouvelées. Des paravents en bois laqués et incrustés de nacre séparent les tables créant une intimité bien agréable. Le seul bémol est le zèle un peu trop évident des patrons à nous servir, à se débarrasser du client rapidement les soirs d’affluence. Mais le jour où nous avons rencontré Mme Hardy à la Couronne D’Or, à une table voisine de la nôtre fut mémorable.

A suivre....

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