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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 17:26

Il avait vingt sept ans quand je l’ai engagé. Il fallait un étudiant pour nous aider à contenir l’afflux de clientèle en soirée et il avait répondu à l’annonce déposée à la fac. Vingt sept ans et toujours en quatrième année de pharmacie, sur le coup je n’avais pas tiqué. Et il savait y faire, jouait les fainéants, les petits gars cool auxquels les parents payent des études ad vitam. Les égoïstes ayant un impérieux besoin d’argent pour leurs sorties mais peu pressés d’entrer dans la vie active. Il évitait les regards francs et directs, avait le visage figé en permanence. Cela atténuait l’éclat  de ses yeux, j’arrivais à me demander quelle en était la couleur. Je l’observais à la dérobée, quelquefois, quand il s’évadait, qu’il s’ennuyait entre deux ordonnances à délivrer. Il avait l’air d’un spectre, il était loin de nous, des clients, n’entendait pas le téléphone sonner. Et, paradoxe, ses yeux prenaient une teinte bleu vif, il fixait un point loin devant lui. Soudainement mû par un signal, il se dirigeait vers le comptoir et se prêtait à la comédie des hommes, souriait, rassurait, saluait.

J’avais remarqué une légère claudication, une raideur dans sa démarche et je lui en fis un jour la réflexion.

-         J’ai eu un accident, il y a quelques années, répondit-il.

 

Je compris qu’il minimisait un événement qui avait bouleversé sa vie. Et lui sut que j’essayais de percer son mystère. Il se détendit peu à peu, raconta l’inquiétude de sa mère, son angoisse de le voir végéter à l’entresol de sa maison, dans un petit studio. Avec une bouche en virgule, il expliqua son indifférence quant à l’avenir, les filles, la famille. Il nous écoutait déverser de la guimauve à longueur de journée : les enfants, les devoirs, la voiture, la déco de la maison, les prochaines vacances. Je crois qu’il entendait surtout, parce qu’on ne l’épargnait guère. Il n’écoutait pas vraiment. Je me demandais s’il n’était pas mort à l’intérieur. Il savait faire semblant, il répondait, trouvait des sujets de conversation, avait des réponses spirituelles, parfois comiques. Mais il gardait un visage sérieux, impassible. C’était un homme de cire.

 Et puis simplement, comme s’il avait annoncé, quelle belle journée, j’ai envie de me balader après le travail, il lança, un soir :

-         J’ai eu la colonne vertébrale amochée, j’ai dû rester allongé sur un lit de sable durant une année entière.

Et il pirouetta, alla renseigner un client ou descendit à la cave pour remonter les stocks, je ne me souviens plus. Il nous planta là avec son mal de vivre et notre compassion dont il ne voulait pas.

Par la suite il nous asticotait, l’air de dire, à présent vous savez. Vous ne m’embêterez plus. Je ne vous laisserai pas me plaindre ou discuter mes choix. J’ai des priorités qui ne sont les vôtres, des projets qui ne sont pas des plans de carrière. Je ne veux pas posséder, conquérir, je veux être.

Il m’avait parlé d’un livre, son préféré : Trois hommes et un bateau, de Jerome K Jerome. Avait ajouté que peu de gens l’avaient lu, que c’était à la fois philosophique et cocasse. J’avais renchéri, je l’avais étudié en terminale, en anglais dans le texte :Three men on a boat. Il m’avait scrutée d’un regard oblique qui voulait dire : chapeau, pas si futile que ça ! C’est pourquoi il m’avoua son amour de la mer, des bateaux, de la solitude au milieu de l’océan. Il évoqua son peu de goût pour ce qui attache, qui retient, qui emprisonne. Bêtement j’avais risqué :

-         J’ai déjà fait du bateau, je sais de quoi vous parlez. Moi justement, je ne me sens pas à l’aise en mer. J’ai besoin de maîtriser, de contrôler.

En me dévisageant, et comme s’il s’adressait à une enfant (j’avais dix ans de plus que lui),  il avait rétorqué goguenard :

-         Mais vous savez bien que dans la vie, on ne maîtrise pas tout. Et puis en mer il faut tracer sa route, maintenir un cap, et tenir compte des éléments bien sûr. Un bateau ça se maîtrise.

Que pouvais-je répondre ?

 

Le temps passa et je ne fis plus appel à ses services. Mais un an plus tard, au cœur de l’hiver et au plus fort d’une épidémie de grippe, je le sollicitai de nouveau. Sa voix claironnait au téléphone :

-         J’ai laissé tombé la pharmacie. Excusez-moi, mais je ne suis plus dans le circuit. En fait, je me prépare pour un tour du monde en bateau. Désolé, madame.

Il ne m’avait jamais paru aussi joyeux, aussi vivant.

-         Ca ne fait rien, avais-je répondu, je me débrouillerai autrement.

Le fantôme, égaré au-delà de l’existence, c’était moi après tout.

 


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28 septembre 2008 7 28 /09 /septembre /2008 20:10

Elle se marie !

Je l’ai perdue de vue depuis un moment déjà, deux ans peut-être, et aujourd’hui elle se marie. Comme le temps a passé ! Je me demande qui est l’heureux élu. A-t-il a su calmer le typhon qui tourbillonnait en  tous sens, canaliser ses élans, ses extravagances ?

Je suis ravie, je relis le faire part, la noce a lieu dans quinze jours. Il était temps qu’elle me prévienne ! Comment vais-je m’habiller pour lui faire honneur ? Si je l’appelais ? Ce n’est pas une bonne idée, entre les faire part et l’essayage de sa robe, elle doit être débordée.

 

Nous nous étions connues au lycée Gladys et moi.  Elle m’avait invitée à passer les vacances de Pâques dans sa maison de campagne. Nous n’étions même pas amies dans la classe mais j’avais dit oui, je n’avais pas hésité. Comme Gladys, je fonctionnais à l’instinct, à l’instant. Aujourd’hui d’ailleurs, ce faire part  tombé du ciel, n’est-ce pas délicieux, spontané ?

C’avait été ma première fois. Premières vacances sans les parents, sans adultes et loin de Paris. Nous nous étions rendues à Port-de-Piles, un village dans la Creuse. La maison se trouvait dans la rue principale. Tout de suite les voisins surent que nous étions là. Et nous sympathisâmes avec deux jeunes gens de notre âge. C’était l’époque des flirts sans importance, des soirées à discuter jusqu’à plus d’heure. Et nous avons gardé cette habitude au fil du temps, papoter, dégoiser, ricaner.

 Nous avions des fous rires pour rien, organisions des batailles d’oreillers dans le lit immense et moelleux de ses grands parents. Quand je pense à ces balades à vélo dans la fraîcheur du matin, nos doigts gelés sur le guidon. Nous avions l’air de poupées aux joues rougies par le givre, à la tête farcie de contes de fée. Organisions des fêtes,  dansions la tête posée sur l’épaule de l’autre, pour exciter les garçons. Nous envisagions l’avenir avec légèreté et jouions aux grandes personnes, dans les autos tamponneuses, à la fête foraine.  

Je vais lui offrir ce CD que nous écoutions en boucle et qui égayait nos soirées.  S’en souvient-elle ? Ce sera mon bouquet de nostalgie pour la mariée. Est-il encore dans le commerce ? Oh, je verrais, bien !

 

A vingt-deux ans, nous avions perdu quelques illusions et acquis des souvenirs communs. J’habitais toujours chez mes parents car je poursuivais mes études, mais elle était indépendante et avait son studio. Je la rejoignais le week-end, de temps en temps. Nos éclats de rires évoquaient le passé, elle parlait de son travail, je l’ennuyais un peu avec mes études. J’ai appris qu’elle travaille aujourd’hui dans un laboratoire d’analyses médicales. Elle a un poste d’encadrement. Elle a dû retourner à l’université, abandonnant momentanément ses idées d’indépendance. Dire que j’ai gardé un de ces pamphlets délirants qu’elle écrivait contre les bourgeois, sur la nappe en papier d’un  restaurant auvergnat, en bas de chez elle ! Si je le lui apportais?

Les garçons faisaient épisodiquement irruption dans nos vies. Nous restions alors quelque temps sans nous voir, nous appeler, nous confier l’une à l’autre. Et comme ce n’était jamais le bon, nous nous retrouvions à la terrasse d’un café. L’air un peu triste, perdu, blasé. Et pour finir, nous pouffions, à notre habitude. Je suis certaine que nos retrouvailles se feront dans un fou rire, elle, moi et nos chéris.

 

Le  premier chagrin d’amour qui fait qu’on veuille mourir là tout de suite, nous le connûmes à vingt cinq ans, ensemble toutes les deux. On m’avait laissée tomber au bout de deux ans d’une folle passion, elle venait de quitter celui qui ne la menait nulle part. Nous avions bien sûr décidé de sortir pour ne pas remâcher nos misères. Nous avions choisi une crêperie et n’avions pas lésiné sur le cidre. Se noiera-t-elle dans les bulles et le champagne, cette fois ? Verserons-nous une larme sur nos erreurs passées ?

 

Aujourd’hui j’assiste à son  mariage ! Voilà, à vingt huit ans, chacune de nous est casée. Moi je vis avec Gérard, dans huit mois bébé sera là, et elle a enfin trouvé l’âme sœur. J’ai hâte de la revoir. Le carton disait d’arriver tôt, à son appartement, avant le départ pour l’église. Mon doigt tremble sur la sonnette. Retrouver nos dix huit ans, son sourire, ses fossettes, les ressorts de ses cheveux rouge foncé pris dans un voile immaculé. La porte s’ouvre sur un  visage  radieux, illuminé… qui s’éteint tout à coup. Elle a un mouvement de recul, une seconde d’étonnement. Elle balbutie :

-         Ah c’est toi ! Qu’est ce que tu fais là, Qui t’a prévenue ?

La porte claque, est-ce moi qui l’ai refermée ? De colère ou de chagrin ? Je dévale les escaliers, revois Gladys, et sa  sœur en retrait derrière elle. Je dévale les escaliers, sa sœur qui avait l’air fautif, le dos courbé. Je dévale les escaliers, l’invitation, c’était elle. Elle avait dû penser, il faut prévenir Marie, une si vieille amie ! Elle m’avait fait parvenir l’imprimé, n’en avait sans doute pas parlé à Gladys. C’avait été un geste de dernière minute, timide, hésitant. Demander pardon. Pardon pour l’oubli, pour l’indifférence. Pardonne à ma sœur, cette ingrate, semblait-elle implorer.

Elle avait eu des égards pour rien. Elle aurait pu économiser du papier et du temps. La traîne de la mariée avait balayé le passé. Je réalise que l’amitié peut s’effacer. Il n’est pas nécessaire de trahir ou de décevoir. L’amitié  dans certains cas c’est comme l’amour, comme la vie, ça passe.  

 

 

 

    

 

 

 

 

 

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23 septembre 2008 2 23 /09 /septembre /2008 15:51

C’était un dimanche à midi. Nous savions que le service serait ralenti. Les serveurs avaient des consignes : on trotte à petits pas comme les ballerines du Bolchoï le samedi soir, et on traîne comme des limaces le dimanche. Alors nous pensions que le repas serait tranquille, que le patron prendrait son temps et que nos estomacs se dilateraient doucement.

On venait de nous servir les hors d’œuvre quand une voix résonna dans mon dos. Une voix aigue, surexcitée :

-         Oui, ici, ce sera bien.

-         Je vous sers un cocktail maison ?

-         Ouiii, un cocktail maison !! Et apportez-moi la carte s’il vous plaît.

J’avais reconnu le timbre, le cri aigrelet et j’étais figée sur mon siège telle une statue de sel. Je me disais que de dos, un peu tassée derrière le haut dossier de mon siège, elle ne me reconnaîtrait pas. Et je serrais les fesses, coinçais le souffle dans ma gorge. Je tentais de respirer  à petites bouffées mesurées, comme on le voit faire dans les BD, aux indiens fumant le calumet de la paix. Mais dans ce cas précis, il s’agissait du calumet de ma paix. Et je lançais un regard apeuré vers mon mari et mes enfants. Je leur intimais de se taire, de cesser de faire crisser leurs fourchettes. Qu’ils reposent leurs verres !  Il n’y avait plus d’eau fraîche ? Eh bien tant pis, on ne boirait pas. EVITONS DE NOUS FAIRE REMARQUER.  

-         Mme D., oh la vilaine, je vous ai reconnue, vous vous cachez hein !!

Ca y était, c’était foutu. J’aurais à me retourner, vers le chapeau fleuri qui ballottait  sur le chef de Mme Hardy. A sourire et saluer, d’un signe discret de la tête.

J’avais eu un bonjour enjoué et même un coucou de la main. Ca n’avait pas suffit. Elle exigeait davantage. Elle demandait un public, de l’écoute, de l’attention et des applaudissements. Je nous imaginais tous les quatre, battant des mains à en abîmer nos paumes et hissant une banderole au nom de la vedette, jetant des confettis, hurlant le nom de l’idole.  J’avais soupiré et répondu, par politesse :

-         Bonjour Mme Hardy.

-         Bonjour Mme D., le monde est petit hein ! C’est votre famille avec vous ?

Elle parlait fort, lentement, articulait comme une actrice de théâtre, ménageant ses effets, soignant sa diction. Et nous devenions les partenaires, les vis-à-vis.

Elle nous avait sortis du public s’inspirant des humoristes qui choisissent une tête de turc au premier rang et l’épinglent à longueur de spectacle.

-         Je vous présente mon mari et mes enfants.

-         Boujour monsieur, Bonjour toi, comment tu t’appelles ?

Elle se déplaçait avec  une démarche de louve, inquiétante, prédatrice, massive :

-         Et bien dîtes-moi Mme D., vous m’aviez caché que vous aviez une famille. Et ils sont beaux, oh la coquine ! Et vous monsieur, il est beau votre mari. Oh la coquine !

-         Mais au travail vous savez, je n’ai pas vraiment l’occasion de vous parler de ma famille !

-         Oui, c’est vrai vous avez raison, vous avez de la chance… Et oh, mademoiselle la serveuse, où êtes-vous ? Et ma commande ?

Elle avait regagné sa table affamée. Avait réclamé le patron et pour elle, rien que pour elle, il était apparu soudainement. Pour elle il faisait du zèle, il obéissait sans discuter et donnait des ordres et on s’activait, on s’activait. Pour la satisfaire et la faire taire, la contenter et la calmer, et accélérer le service, se débarrasser de sa présence encombrante avant que la clientèle ne fuie.

Il y eut un silence. Mme Hardy déjeunait. Je ne la voyais pas mais je devinais sa main alerte, sa mâchoire gloutonne, son œil rond. De temps en temps elle gloussait :

-         Et le sel, où avez-vous mis le sel ?

-         Je peux ravoir un peu de bouillon ?

-         Vous direz au patron que c’est délicieux !

Nous commencions de respirer, de nous dire que la torture avait pris fin. Nous discutions agréablement entre nous. Nous oubliions Mme Hardy. Et nous sursautâmes :

-         Quoi, je vous fais rire ! C’est pas parce vous avez une bague grosse comme un diamant que vous avez le droit de vous moquer de moi ! Vous êtes mal élevée, madame !

Ca lui avait pris comme ça. Parce qu’inévitablement on l’avait remarquée aux tables voisines, qu’on souriait, qu’on se moquait. Et elle n’était pas sotte Mme Hardy, elle n’était pas aveugle, elle avait juste une conception particulière de la société et de ses codes. Elle était sur la piste d’un grand cirque et elle en faisait le tour, avec son chapeau claque, ses chaussures trouées et son nez rouge. On devait rire et s’esclaffer, s’amuser de  son show, non de sa personne.

-         Oui madame, c’est à vous que je parle. Vous êtes une malpolie. Et vous avez un fils en plus. Quelle éducation !

Notre voisine risqua un regard apeuré dans notre direction. C’était un appel à l’aide, un au secours à peine voilé. D’autant que le patron s’était réfugié en cuisine. Mais nous nous sommes montrés lâches, rentrant les épaules, le nez dans nos assiettes, redoutant la colère de Folcoche. Et je gageais que ses yeux noirs envoyaient des scuds, ses mains courtes et grasses brassaient du vent. Ses pieds battaient une mesure amplifiée par la rage. Nos voisins n’eurent qu’une porte de sortie : payer l’addition, s’en aller, vite, vite.

Et l’air redevint respirable, Mme Hardy se détendit un peu. Le bruit de ses talons fit place à un hennissement de plaisir. Elle réclama la carte des desserts.

 

Plus tard, nous avons essayé de quitter les lieux discrètement car nous ne pouvions attendre qu’elle s’en aille avant nous. Nous étions obligé de passer devant elle, de la frôler pour gagner la sortie. 

-         Au revoir Mme Hardy !

Elle s’époumona :

-         Au revoir ma poupée, à bientôt à la boutique. Nous avons un secret maintenant. Ce restaurant, c’est notre secret !

Elle se trémoussait sur son siège et la dernière vision que j’eus d’elle ce jour-là fut un panty blanc en transparence, sous un long jupon noir, tandis qu’elle étendait la jambe à notre passage.              

 

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21 septembre 2008 7 21 /09 /septembre /2008 21:23

Madame Hardy est une personne très expansive. Elle parle haut et fort. Sa voix est flûtée, perchée et s’évade parfois dans les pleurs. Ce ne sont pas des pleurs mais des gargouillis, des gloussements rentrés. Elle pleure un peu pour le bonheur d’être consolée par une âme charitable. Et beaucoup pour occuper sa solitude. Elle porte un beau chapeau bleu foncé à rebord avec du tulle autour et une grosse fleur blanche sur le côté. Elle monopolise l’attention des passants. Elle les prend par le bras, cligne de son oeil rond, prend les femmes  à témoin, s’extasie sur leurs robes ou leurs chaussures. Elle sermonne si un décolleté lui semble trop plongeant. Elle ponctue ses phrases de « oh la coquine ! Je vais  faire guili guili ! » et ajoute « Que va dire votre mari ! ».  Elle virevolte puis s’arrête, avance une bouche lippue, fronce le nez. L’œil roule dans son orbite, la main voltige au-dessus de la tête. Mme Hardy  évoque son âge tout à coup, elle raconte les tracas de sa ménopause et éclate: Je suis une grosse dondon !

Elle se plaint d’une voix éraillée : ma tante est très malade, vous savez, je vis un moment très difficile. Et elle sursaute, se hisse sur les talons de ses chaussures, dévoile des mollets grassouillets. Elle s’esclaffe : c’est mon anniversaire aujourd’hui, c’est ma journée ! A peine lui a-t-on répondu : alors, joyeux anniversaire, Mme Hardy !  par politesse et avec indulgence, qu’elle s’écrie : Merci!, reconnaissante. Son teint s’illumine, ses joues rosissent, ses pupilles lancent des flammes. Et la torpeur la reprend, la détresse, l’angoisse. Elle se tasse, elle soupire : ah ma pauvre tante ! Son cou est luisant de sueur, sa poitrine replète se soulève. Elle déprime bien sûr, par moment, elle oublie son traitement, jette ses  médicaments aux ordures. C’est pourquoi elle est imprévisible et son comportement nous inquiète autant qu’il prête à rire.

 

La Couronne d’Or est un  restaurant chinois de l’Avenue Jean Jaurès à Paris. C’est un peu notre cantine. Sa spécialité, ce sont les brochettes et la fondue chinoise. Nous y apprécions le calme, l’aquarium et ses poissons énormes et voraces. Le coin dévolu à Boudha nous fascine et a quelque chose de magique. C’est peut-être dû aux baguettes d’encens et aux offrandes sans cesse renouvelées. Des paravents en bois laqués et incrustés de nacre séparent les tables créant une intimité bien agréable. Le seul bémol est le zèle un peu trop évident des patrons à nous servir, à se débarrasser du client rapidement les soirs d’affluence. Mais le jour où nous avons rencontré Mme Hardy à la Couronne D’Or, à une table voisine de la nôtre fut mémorable.

A suivre....

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17 septembre 2008 3 17 /09 /septembre /2008 17:35

J’aime les bibliothèques. L’odeur de vieux papier, le chuchotement des pages qu’on tourne, les pas  dans les allées.  Et puis la solitude au milieu des autres, ça me va. Je triche, je ne suis pas seule. Je m’en suis rendue compte il y a deux jours. Pour une fois, le rêve n’est pas dans les romans d’amour dont je me gave. Il est devant moi, pour de vrai. C’est ce grand type là-bas derrière l’ordinateur. On lui tend des livres, et lui promène sa douchette dessus. C’est passionnant. Moi, je suis là pour ma thèse de fin d’études. Le journalisme au dix neuvième siècle. Tout aussi captivant. Il me faut le calme, la bibliothèque et m’astreindre à potasser. Ca fait une semaine que je viens.

Lui, je l’ai remarqué dans la rue. Il était dans sa voiture, allait se garer et  m’a aperçue sur le trottoir. Il s’est retourné comme ça. Il m’a fixée bêtement, regard bovin. Il a raté son créneau. Alors j’ai fait le rapprochement, c’est le bibliothécaire. Il est mignon, un peu jeune, je les préfère plus âgé, plus mûrs, et plus fous que moi. Mais ce regard justement. Bovin. Je me méfie  de mes impressions. Paravents, garde-fous ? Ce garçon me plaît et je le dénigre. C’est lâche, c’est tout moi.  

Ma thèse piétine un peu. J’ai à peine commencé et je ne fais rien. Je m’installe face au bureau sous la brûlure d’un regard. C’est comme une lampe et ça tient chaud. Il, lui, le bibliothécaire est grand, brun, a le cheveu ras. Il porte des sweat bleu foncé. C’est un homme tronc, je ne vois que ça, la couleur de ses sweat. Toujours la même. Je sais qu’il rapproche les sourcils, ses yeux noirs s’enfoncent dans leurs orbites, il m’envoie des décharges. Et je n’ose pas lever la tête, soutenir la foudre. Je ploie, j’encaisse. C’est délicieux, cette attente, cette promesse.

Le midi, il se lève, marque un arrêt. Debout, les deux poings sur le bureau, il me teste, il m’invite. Je résiste, je n’ai pas le courage.  L’iris de ses yeux est un poignard. Il s’en va, son pas décroît lentement dans l’escalier. Il va déjeuner seul. Je souffle, je peste après moi. Je rentre au studio, allume la télé en bruit de fond. Calée dans le canapé, j’avale un sandwich. Je suis perdue, sonnée. Je me donne un grand coup de pied, retourne à la bibliothèque. Pour travailler, mon œil ! Pour l’aimer, lui.   

L’après midi se déroule comme un feu d’artifice. Comme si le matin avait placé des amorces. Il, lui, l’artificier  fait exploser la poudre. Déclenche la première salve, le premier regard lourd. Il se déporte un peu, une grosse dame me dérobe à sa vue. Et je réponds. Un sourire de côté, dans le vide. Il persévère, le jeu est plus direct, plus franc. Je le fixe, immobile, hypnotisée, du feu aux joues. Les heures passent, électriques et charnelles. C’est un tourbillon de flammes et de couleurs qui s’installe entre nous jusqu’au soir. Jusqu’à la fermeture. Jusqu’à ce que je remballe mes affaires, épuisée.

Et que cette fille vienne le chercher.

Le lendemain, évidemment, ça recommence. Sa tentative, ma résistance. Nous deux, ça ne peut pas avancer. Un mois passe ainsi. Du temps gaspillé, monotone. Et des habitudes doucement cruelles. Et le manque aujourd’hui. Le manque de lui. Au bureau, il y a quelqu’un d’autre. J’ai entendu les mots stagiaire, remplacement. Je n’ai rien compris. Sauf qu’il, lui, le bibliothécaire, n’est plus là. Qu’il n’y a plus cette fille le soir, cette blonde à capuche, qui attend. Sauf que la vie va terriblement m’ennuyer.

      

Tout me barbe. Le dix neuvième siècle, je m’en fiche. L’existence sans lui, sans le bibliothécaire, c’est comme une olive dénoyautée. Je n’ai pas envie de mordre dedans. Paul a décidé que ça suffisait, je suis molle et je me plains, il en a marre. Sacré frangin, tout juste marié et soucieux de mes états d’âme. Avec Michèle, il m’entraîne au restaurant. Pas n’importe lequel. Celui de Carole, ma copine. Une table sur le boulevard, des cocktails géants et offerts, un service impeccable. Et la cuisine, hum, sublime. Mais je ne suis pas d’humeur. J’ai le cœur à plat et Carole a beau se joindre à nous à l’apéritif, raconter des blagues, je spleene. On ouvre la porte dans mon dos, je frissonne. Je me retourne, c’est machinal. Et je le vois, je ricane. La vodka m’a fait de l’effet. Il ôte son pardessus, son pull est bleu. Bleu- marine. Il, s’attable à côté de nous et la blonde, sans capuche cette fois, l’accompagne. Ca reprend, c’est la pêche aux regards. Je t’attrape, tu me ferres, je tends l’hameçon, tu  harponnes. J’évite de la regarder, elle. De toutes façons, je ne peux pas détacher mes yeux des siens, de lui, du bibliothécaire. Paul bougonne. Sa soirée légère, décontractée est un fiasco.    

Carole réclame des confidences. Dis donc, cocotte, elle a dit, tu me fais quoi, c’est un nouveau film ? Raconte. J’ai raconté après la fermeture, après que Paul et Michèle m’ont plantée, qu’ils m’ont priée de me débrouiller seule. Après qu’il, lui, le bibliothécaire a porté la dernière estocade : un « A bientôt » murmuré d’une voix de crooner. J’ai pleurniché sur mon inertie, sur la faute à pas de chance, sur son attitude à lui. Equivoque, non, cette fille qui le suit partout ? Carole me scrute d’un air bizarre. J’en suis à expliquer ma frustration, j’ai besoin de cette voix rauque, de l’entendre dire : à rapporter le 14, mais vous avez un ou deux jours de battement. J’ai faim. De sa peau, de sa bouche. Et cette boule au creux du ventre. Carole sait écouter, heureusement.  

J’y retourne. A la bibliothèque. Ma thèse, bien sûr. Quoi d’autre? C’est pesant le calme tout compte fait. Ces gens qui baissent le ton, comme pour m’épargner, ces pieds qui traînent.  Je ne tiens pas en place, quel événement pourrait me clouer à mon siège ? Alors je déambule dans les allées. Je soupèse des livres, caresse des couvertures, tourne des pages. Hier, en revenant à ma place, j’ai découvert un dossier complet posé sur mon sac. Nestor Roqueplan et autres journalistes sous Louis Philippe. J’ai questionné mes voisins. Personne n’a vu personne. Ca fait une semaine qu’il, lui, le bibliothécaire, n’est plus à son poste, au bureau. J’ai envie de croire …


Un week end en famille. Papa, maman, le rôti du dimanche. Les questions. Ton mémoire, ça avance ? Et les garçons, qui tu fréquentes en ce moment ? Tu  es bien pâle, tu ne t’enfermes pas toute la journée, dis moi ?
D’abord c’est une thèse, pas un mémoire,  ensuite mes hommes, ça ne vous regarde pas, et oui, je sors, là, vous êtes contents ! Je les adore pourtant.  Mais ils m’obligent à penser à lui, au bibliothécaire. Est-ce qu’il aime le rôti, est-il apéro ou digestif, c’est quoi ses week end ?

Rendre visite aux parents, c’est retrouver Gilles, inévitablement. Depuis qu’il m’a quittée, il n’arrête pas de me poursuivre. J’ai l’air d’un un os sur lequel il reste un peu de mœlle. Un truc à ronger encore et encore. Il dit qu’il m’aime, qu’il a fait une erreur, que je ne peux pas l’avoir oublié. Si, je dis. Mais ça ne l’arrête pas. D’ailleurs les fleurs sur mon paillasson, au retour à Paris, c’est lui. Les tulipes, c’est son truc. Il ne se demande pas si moi, ça me plaît. Et ça m’agace, parce que les tulipes sont mes fleurs préférées, que je ne le lui ai jamais dit. Que j’en aime un autre. 

Carole a téléphoné. Quand mon portable a sonné dans la bibliothèque, ça a fait mauvais genre. Je suis sortie, je l’ai traitée de folle. Tu sais que je travaille à la bibliothèque, que j’ai besoin de concentration, c’est déjà assez difficile comme ça. Il est là, elle a dit, il est au bar. Qui ça, il ? Je savais bien qui, déjà. J’ai couru jusqu’au restaurant, le portable à l’oreille. J’ai ouvert la porte telle une furie alors qu’il sortait. La parole est venue entre nous comme un coup de poing :

-         Permettez, mademoiselle !

C’est chou, mademoiselle, ça fait vieille France dans la bouche d’un garçon de mon âge, vingt trois, vingt cinq ans à tout casser.

-         Oh, excusez-moi, j’ai dit.

-         Ce n’est rien. Je vous offre quelque chose ? Un café ?

-         Pourquoi pas ?

J’ai osé, j’ai répondu. Parce que ça faisait longtemps que j’attendais ce moment, que ses yeux riaient, que le sweat bleu foncé dépassait de son blouson, et qu’il était seul, mon bibliothécaire. Il s’appelle François. Il souhaite qu’on se tutoie.  Il a vingt sept ans. Son métier c’est les statistiques. A la bibliothèque son travail est fini, c’était temporaire. Il aime la voile, les films d’auteurs et le rôti. Le dix neuvième siècle aussi. Sa main cherche la mienne sur la table, ses doigts hésitent. Ses yeux s’attardent sur ma bouche et dans mon décolleté. Carole nous surveille depuis le bar. Elle hoche la tête. Je la tuerai. Nous nous quittons à regret, il me demande mon numéro de téléphone. Pour la blonde, je ne sais rien. Je ne prends pas de risque.

 

Ca peut être magique une bibliothèque. C’est comme ces bagues qui changent de couleur selon l’humeur. Aujourd’hui c’est cool. Je travaille, je te promets maman. Le dix neuvième siècle est fantastique, ces documents sont des trésors. Je suis dedans, à fond. Je travaille et ce soir, je sors. Je le revois, je dîne avec François.

Gilles est là, soudain devant moi. Comme d’habitude, il ne prévient pas. Il est là, voilà. Il  dérange, il n’est plus dans mon histoire, il ne comprend pas. Il s’incruste, me traite d’ingrate. Il  a fait des recherches pour moi. Le dossier l’autre jour, c’était lui. Dommage! Et sa main sur mon épaule, sa bouche contre mon oreille. Intimes, complices. François nous  surprend ainsi. Il avait envie de me parler, hâte de me revoir. J’étais à la bibliothèque, il s’en doutait. Il espérait… Il tourne les talons, ne m’accorde plus un regard, A quoi bon courir derrière lui. Je n’ai pas de chance. Je referme ma pochette. Je la tends à Gilles avec des larmes dessus et ma haine. Ca doit se lire dans mes yeux, la haine, car il détale. Il a des mots coincés dans la gorge et courbe le dos.

La blonde, l’amie de François, surgit du fond du local. Elle s’assied à côté de moi, retire son manteau à capuche. Et elle parle, elle a les yeux délavés, bleus ou verts. C’est drôle, je devrais être la dernière personne à qui confier ce qu’elle ressent. Ca ne la gêne pas. Un peu comme si j’étais une thérapeute. Et je l’écoute. Je devrais fuir, remâcher mon chagrin mais j’écoute. Elle explique qu’elle est heureuse. Elle a une barre, un nœud au ventre. Envie de sourire à tout le monde. Ca lui donne  de l’éclat. Elle dit qu’on a le même amour, que c’est triste et que c’est beau. La souffrance assombrit son visage mais elle est vivante. C’est merveilleux. Elle m’embrasse et elle s’en va, doucement.

 

Ah vous vouliez que je sorte ! Je ne fais que ça. Des soirées interminables et de l’alcool pour célébrer mon naufrage. Je reprends contact avec d’autres étudiants, des historiens qui refont le monde en se plongeant dans le passé. Je délaisse la bibliothèque, fréquente d’autres « thèques » plus bruyantes : la cinémathèque

et la discothèque surtout. Pour ma thèse, c’est foutu. Je suis bonne pour une nouvelle inscription à la fac, l’an prochain. 

Carole me relance au studio. Elle doit me parler de lui, du bibliot… de François.

Elle me sermonne. Il est malheureux tu sais. Il te cherche et tu ne réponds pas à ses coups de fil. Il attend une explication, quelque chose de logique. Et toi tu te braques sur sa blonde. Je suis là à le consoler et mon patron rouspète.

Tu ne lui donnes pas mon adresse, je dis, tu l’envoies promener. Elle s’énerve. Oui, mais il revient, le midi, le soir. Ce n’est pas toi qui te le coltines. Elle me fatigue, elle essaie de me culpabiliser. Je m’attends à ce qu’un jour il sonne à ma porte. Je ne pourrai pas en vouloir à ma copine. Elle aura craqué.

 

La bibliothèque est fermée pour travaux. Il y a un gros panneau devant, il devait être là il y a huit jours, je ne l’avais pas remarqué. Avec ce qui s’est passé, je suis excusable. Tiens, un message sur la vitre. Je me penche car au bas, on a signé : François. Ca ne m’est pas forcément adressé mais je lis, intriguée. Les mots dansent. Je distingue mon prénom, Marion. Et puis cette phrase : ne te retranche pas derrière ta capuche. C’est une secousse, un cataclysme. Je réalise que cette fille, la blonde n’existait que dans ma tête, elle exprimait un frein, un refus du bonheur. J’avais peur de prendre sa place mais elle est en moi depuis le début. Elle partage la vie de François, ne le quitte pas d’une semelle. Sa seule concession a été de permettre notre rencontre. Elle s’est effacée cette fois-là, à mon profit.  Alors je cours, je cours, je glisse sur le trottoir devant le restaurant. Un bras  me retient,  une voix chaude questionne :

-         Permettez…Tu veux bien, Marion ?

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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 16:26

Je n’avais d’elle qu’une photo de classe datant de 1976. Comment les années ont-elles passé sur son visage ? Comment me trouvera-t-elle ? Car je ne me leurre pas, chercher à la revoir c’est vouloir me rencontrer aussi. Je me demande si je saurai trouver les mots qui renferment trente années de vie. Si nous n’allons pas chacune dégoiser à tort et à travers. Nous aborderons bien sûr les thèmes les plus convenus : l’amour, l’art de vivre ou de ne pas vivre en couple, nos erreurs, nos doutes professionnels, la mort de nos proches. Et nos enfants surtout, ces prolongements de nous qui nous rendent folles, deux garçons pour elle, un garçon et une fille pour moi. Je crains le déballage, l’exposition, la vantardise de ma part plus que de la sienne. J’ai peur d’embellir, de m’écouter parler, de ne pas l’entendre.

Si je ne montrais rien, si je ne lisais rien en elle, à quoi servirait ce face à face ?

 

Elle est entrée à la pharmacie, prudente, hésitante. Je l’ai reconnue à ça, ce regard étrange sur les rayons,  sur les comptoirs. Elle n’était pas une cliente. Autant avouer que je ne l’ai pas reconnue, qu’elle ne m’a pas reconnue. J’attendais une chinoise, évidemment. Mais j’attendais la fille de la photo  avec ses longs cheveux noirs,  ses joues rondes d’enfant  et  des lunettes  lui dévorant le visage. Je savais le temps, les épreuves, mais je  l’attendais malgré moi. Alors cette belle jeune femme au visage doux, à l’ovale plus marqué que dans mon souvenir m’a déroutée puis séduite. Elle a balayé les années d’un :

-         Oh, c’est normal, il y a si longtemps !

Qui voulait dire : on est là aujourd’hui pour parler d’aujourd’hui. C’est la personne qui est là, maintenant, qui m’intéresse, pas la gamine du lycée.

Alors nous avons évacué la classe de première, nommé certaines de nos compagnes, rappelé nos virées au café pendant les perms avec Esther et Marie Laure. Dire que j’y retrouvais un étudiant, sosie de Nicolas Peyrac à l’époque, que nous flirtions de loin. Les images affluent, refluent et se perdent.

 

Pour notre véritable rendez-vous, j’avais choisi un restaurant proche des Buttes Chaumont à l’heure du déjeuner. Brouhaha et coups de fourchettes. Qui commence, qui raconte ? Elle s’est lancée rapidement, en toute sincérité. Pas de réserve, pas de non dits. Elle m’a décrit, analysé son parcours.

Elle était concentrée, cherchait les mots exacts, qui sauraient m’atteindre et susciter des réactions de ma part, de la surprise, de la tendresse. Elle était dans la séduction, avec ce visage très fin et lisse de madone asiatique, ses longs cheveux glissant dans le dos, ses mains voletant devant elle. Elle était dans l’enfance, affichait une moue boudeuse parfois, en évoquant ses doutes, en écoutant mes remarques. Dans ces moments je retrouvais l’adolescente de 1976. Et lorsqu’elle riait, de petites rides plissaient le coin de ses yeux. Elle était dans la pose, montrait des photos, ses enfants, ou elle, seule, par ses enfants, beaucoup de photos, j’en avais besoin, disait-elle, que mes enfants fassent des clichés de moi. Besoin de me plaire, de m'aimer. Et puis soudain, elle se dit qu’elle avait assez parlé, que c’était mon tour, qu’à force je ne mangerais rien de ce qu’il y avait dans mon assiette.

Et je me suis racontée, j’ai tombé les barrières, moi aussi. C’était comme si elle se mettait à mon service, comme si elle disparaissait. Elle s’enfonçait dans son siège, se faisait toute petite, relevant la tête vers moi, me fixant de ses yeux noirs perforants.


La salle se vida peu à peu. Il n’y eut bientôt plus que nous et nos confessions intimes. Nous et le fil de nos vies. Son portable se mit à sonner. Elle se redressa, fouilla son sac à sa recherche, prit un carnet, un stylo, nota un mot sur une page. Rangea le tout très vite. Retrouva le ton de la confidence, de l’introspection. Et parce que nous sommes des femmes, après avoir égratigné les hommes et les autres femmes, nous avons rebattu le seul sujet inépuisable : nos enfants. Le temps passait, les serveurs ont porté l’addition, demandé maintes fois si nous désirions autre chose, tourné autour de nous. Puis ils se sont lassés. Ils avaient compris que nous partirions quand nous l’aurions décidé, qu’il ne fallait pas nous chasser, qu’ils débarrasseraient plus tard.

 

Je l’ai accompagnée jusqu’au métro, poursuivant le dialogue. A mes côtés, serrant son manteau contre sa poitrine, elle me parut fragile, légère. Son pas décidé, son air déterminé démentaient cela, elle semblait dire : soldat, en avant ! Après une bise et la promesse de se revoir si nos vies s’y prêtent, je suis rentrée à pied. Je crois avoir compris le sens de tout ça, de ce  tête à tête, souhaité par elle, par moi. Il s’agissait d’un pari, comme en font les enfants. De dire : « t’es cap ou t’es pas cap ? ». Se dévoiler sans retenue, sans trémolos. Dérouler l’écharpe, mettre son cou à nu. Et que ça fasse du bien. Quelle que soit l’opinion de l’autre, que son attitude permette qu’on livre un peu de soi, que ce soit réciproque. C’était réussi, il me semble, cette fois-là.

 

 

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8 juillet 15 1 08 /07 /juillet /15 06:09
Grand Etang, Guadeloupe

Grand Etang, Guadeloupe

Palmiers, fougères immenses, lianes, troncs érigés comme des murs, racines tortueuses affleurant au sol, ruisseaux chantonnants et fuyants qui vous déchaussent au passage et vous couvrent de boue jusqu'aux chevilles , trouées dans la verdure avec vue sur le lac endormi, grosses pierres lisses et moussues, envol de colibris, frottements furtifs de mangoustes apeurées; le soleil se tient derrière un plafond végétal humide, à l'odeur de terre chaude et fumante, le ciel n'est qu'un mince filet qui serpente par endroits. On a chaud et tout pèse, tout colle, la forêt enveloppe les corps et coupe les respirations et... Ce sont les vacances. Alors on supporte, on adore, on se fond aux tropiques, on est aventurier, explorateur...

Loin de la métropole et de sa canicule, les hautes températures font un bien fou!

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13 juin 15 4 13 /06 /juin /15 06:09
DEFI 147: LE CIEL

147ème jeudi en poésie chez  ABC cette semaine, pour les Croqueurs de mots : sujet libre.

 

Le ciel bleui comme une orange

Le ciel couvert mais sans la pluie

Le ciel juste après l’étincelle

Le ciel embrasé de soleil

Le ciel embrassant les nuages

Le ciel rusant avec l’orage

Le ciel timide et empourpré

Le ciel torride et caliente

Le ciel qui veut impressionner

Le ciel humide et molletonné

Le ciel blessé, ensanglanté

Le ciel avide d’une fin d’été

Le ciel bravant le crépuscule

Le ciel orgueilleux combatif

Le ciel si près de la défaite

Le ciel avant que la nuit fonde

Le ciel si triste dans le noir

Le ciel, Toulouse, en août, un soir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

DEFI 147: LE CIEL
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