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22 mars 2009 7 22 /03 /mars /2009 10:47

 

Les yeux fixés sur l’écran ils regardèrent la machine démarrer dans un silence religieux. Ils n’attendaient rien de spécial, et surtout pas que l’image se forme. L’ordinateur vrombissait, et immobiles,  côte à côte, ils retenaient leur souffle. Il y avait ce dossier et le mot de passe à trouver. Des lettres saisies sur PC, des sentiments anciens, les parents, leur jeunesse. A quoi servait de fouiller la correspondance échangée durant leurs fiançailles et au début de leur mariage, témoin d’une séparation forcée, due au travail. Les illusions des débuts, l’enthousiasme, les mots doux. Les discussions sans fin sur le couple, ses finances, l’éducation des enfants. Les blagues entrecoupées d’allusion à la vie de l’époque : la guerre d’Algérie, l’indépendance toute nouvelle du Maroc, les grèves à l’URSSAF, les saisons très marquées. Des humoristes : Roger Pierre et Jean Marc Thibaut, Sacha Guitry, Bourvil.  Des films : Lorsque l’enfant paraît, Orfeu Negro, le Pont de la Rivière Kwaï, Porte des Lilas. Des chamailleries sur le caractère de l’un, de l’autre, des avertissements déguisés en  bouderies de coquette.

Ils trouveraient dans ce fatras tout ce qui expliquerait les disputes à venir, la rupture, le divorce. Ils ne pourraient que les féliciter d’avoir fait le bon choix dans leur intérêt, par la suite. Mais parce que les parents étaient partis tous les deux et qu’ils n’avaient pas expliqué grand-chose, eux se découvraient voyeurs, indiscrets, avides.

 

Il n’avait pas été difficile de deviner le mot de passe, deux prénoms accolés. Ils eurent un soupir embarrassé et se mirent à lire. Ils n’étaient ni surpris, ni inquiets. Sous leurs yeux, les parents redevenaient un couple, avaient des attentes et des espoirs qui seraient les leurs plus tard. Eux n’étaient personne alors, et se disaient que peu d’enfants savent  pour les parents, avant. Comprendre ce qui avait motivé leur désir de construire une famille, le tâtonnement quant au choix des prénoms, l’aménagement de la petite chambre, l’achat des landaus. L’indiscrétion se muait en fierté, en connivence. « Nous avons été désirés, ils ne l’ont pas seulement dit, c’est écrit, c’est vivant, c’est encore là. » C’est étrange ce sentiment de grandir par la lecture de leurs mots, de passer de l’état de larves à enfants, et aussitôt amants, parents, et parents de ses parents. Et s’entraîner au parcours inverse. Garder en soi une part de jeunesse et la découvrir éternelle.

 

Ils se levèrent ensemble, échangèrent un sourire. Elle s’apprêtait à quitter la chambre, emportant le vase qui trônait sur le bureau. Lui hésitait, un malaise, un manque… Des années d’enfance, d’adolescence, à juxtaposer au récit. Machinalement il déporta sa main vers le bouquet. Il referma la porte derrière elle, posa la rose sur sa table de chevet, et alla s'asseoir devant son ordinateur.

 



Ce texte répond au principe de l'exercice 08, de la communauté Ecriture Ludique, lequel consiste à écrire un texte qui commencerait par :

Les yeux fixés sur l’écran ils regardèrent la machine démarrer dans un silence religieux.
et se terminerait par :

Il referma la porte derrière elle, posa la rose sur sa table de chevet, et alla s'asseoir devant son ordinateur.

Tous les genres littéraires sont acceptés.

 

 

 

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Published by mansfield - dans fiction
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commentaires

lili et lola 23/03/2009 11:43

beau défi relevé!!!! bravo!

mansfield 24/03/2009 09:59


Merci pour cet enthousiasme rafraîchissant.


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