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9 novembre 2008 7 09 /11 /novembre /2008 17:12

Je l’appellerai D.D. A dix sept ans, il n’avait rien d’un adolescent déluré et dragueur, ne savait pas mordre la vie avec des crocs acérés. Il était réservé, timide, portait des lunettes sur un visage piqué d’acné et son sourire arborait une dent de travers. Les filles, la séduction, tous les jeux des gosses bien dans leur peau, ça viendrait plus tard. Lui, ce qui le boostait, c’était les études. Deux ans de classes préparatoires, plus une troisième pour intégrer l’école de son choix, et voilà c’était parti. Il s’était lancé tout seul. Sans l’aide des parents, ces cours en plus, ces loisirs d’enfant gâté, cette émulation intellectuelle. Lui c’était un fils de cut’. Un cousin picard de Dany Boon. Son village c’était Paillart, à côté de Breteuil dans l’Oise. Où l’on s’assied chu’ch cayel le temps d’avaler un chtio kâfé, où l’on carbure au Picon bière dans les fêtes entre potes. Comme au  bistrot du coin, avec les potes toujours, de vrais paysans qui ont l’avenir tracé dans la succession au père.

 

Au cours de sa première année d’école, D.D. s’était fait discret sur le bizutage. Rien ne filtrait des épreuves de potaches, des mascarades d’un goût douteux qui forgent des liens entre les gars des promos. Cette volonté de servir, cette flamme ardente et pure, de l’amitié éternelle. Sur les photos de la promo AM Li 191-194, j’aperçois un jeune homme radieux, les boutons d’acné ont disparu. Il porte une blouse grise bariolée de signes cabalistiques, avec un écusson, de grosses lunettes en écaille, une chevelure et une barbe d’homme des bois. C’était l’une des règles de l’école : interdiction de se raser ou de se couper les cheveux durant le premier semestre. Il effrayait mon fils qui avait  quatre ans à l’époque, je m’en souviens, c’était hier. Sur d’autres photos, il a le costume de l’école, la casquette, l’écharpe rouge et les gants blancs. Le tout porté avec décontraction, nonchalance. Comme pour dire tout ça c’est notre folklore, la vie bien sûr, c’est autrement.  J’aime aussi cette photo où devant sa glace, il se rase de près, cette délivrance, ce bien-être après l’épreuve. D’autres souvenirs, plus incongrus se bousculent dans ma tête, comme cette ferveur devant le feuilleton « Le château des oliviers », lui et moi côte à côte sur le canapé, scotchés devant la télé, alors qu’il séjournait à la maison pour son stage à Paris.

Sur le livret de l’école il a le numéro 60, comme celui de son département, c’est une coïncidence, il s’appelle Sonny. Il appartient à la bande des betteraves.

 

Pendant les vacances, D.D. n’allait pas au Club, ou planter la tente dans le Vaucluse avec les copains, ni même vadrouiller au tour du monde, sac au dos. Les vacances, c’était les moissons. Pour aider son père, il parcourait les champs avec son tracteur et portait le blé à la coopérative. Il avalait de la poussière, se cassait le dos sous les ballots de paille. Et le soir, il retrouvait les potes. Au bistrot. Les amis du coin, à l’avenir tout tracé.

 

Après le temps d’école, deux ans à Lille, un an à Paris, il y eut le temps d’armée, à la Défense, au ministère, à Paris toujours. Il y eut les permissions, les retours aux sources, à Paillart. Et même s’il retrouvait les copains d’enfance, les origines, D.D. s’en irait un jour. Il le savait. Et ceux dont l’avenir n’offrait pas de mystère, le savaient aussi. Alors le fossé de l’envie, de la jalousie, s’est rempli.

Il a suffit d’une dispute un soir, au café. D.D. est sorti, tout colère. Il est monté dans sa voiture, a négligé sa ceinture, il en avait pour cinq minutes. La maison était proche. Mais les autres l’ont coursé sur la route de la Falloise. L’ont-ils réellement coursé, lequel conduisait, D.D. a-t-il perdu le contrôle de son véhicule ? On l’a retrouvé dans un champ, éjecté de sa voiture. C’était dans la nuit du 4 au 5 novembre 1994.

On a exploré toutes les pistes et leur contraire, à l’arrivée tardive des gendarmes. Et puis on a laissé tomber. Pour la famille, ses frères, sa sœur, il restait les larmes et le chagrin à vie. Pour les autres, le temps de l’oubli.

 

Six mois après nous avons reçu son diplôme à la maison. D.D. ingénieur des Arts et Métiers. Ingénieur « Garsdzarts ». Dans la famille, il était le premier à réussir de longues études. Il aurait aujourd’hui l’âge de Gérard Philippe ou de Guillaume Depardieu à leur départ. Il aurait déjà accompli de belles choses. On ne lui en pas laissé le temps. Pour nous il est encore là, il a toujours vingt trois ans. C’est Didier, mon beau frère.

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Published by mansfield - dans ecriture de soi
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commentaires

kranzler 05/07/2012 05:12

J'ai lu. Il n'y rien dire. Donc je me tais.

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